POÈTE POPULAIRE

«Les Parisiens!» me dit un jour Bruant; «mais ça existe donc, des Parisiens? S’il y en a quelque part, ils sont en train de moisir dans un coin de l’île Saint-Louis; ils ne voient rien, ils n’entendent rien et ils ne font pas de bruit. Nous, qui de toutes les provinces de la France sommes venus vers la capitale, c’est nous les vrais Parisiens!»

C’est peut-être là ce qui explique l’amour de la campagne, que chaque Parisien garde au fond du cœur: souvenir des contrées qu’on a quittées dès sa première jeunesse. Allez voir le savant dans son appartement, et la première chose qu’il vous montrera ce sera le parc, qui rafraîchit ses yeux par un bain de verdure. Richepin est fier de la vue dont il jouit par les deux baies de son cabinet de travail; Rodin vous parle avec extase de l’allée de peupliers qui borde son atelier; Catulle Mendès demeure hors des fortifications. Mais aucun d’eux n’a su se créer un domaine rustique à Paris même, comme celui que Bruant peut se vanter d’avoir.

Il y a fallu de la ténacité et de la suite dans les idées, mais surtout et d’abord de la fantaisie,—de la fantaisie comme celle d’un marin qui, dans les longues nuits passées sur le pont, s’est créé en rêve un home expressément construit pour lui; et le voilà qui soudain se voit en état de réaliser son idéal. Bruant est Bourguignon d’origine, mais l’expression de l’œil trahit l’homme accoutumé à tenir le regard fixé sur le flux et le reflux infini de ses vagues pensées. C’est un solitaire, comme le pilote à bord de son vaisseau, et il est indiscipliné comme un matelot à terre.

Si jamais il a été rivé à quelque besogne, ce doit avoir été à contre-cœur, consumé de dépit, en voyant ses talents, son imagination, sa chère paresse brisés sous la routine de la vie brutale.

On peut lire cet absolu sentiment d’indépendance, cette conviction d’être sur le pied de guerre avec la société régulière, presque à chaque page des poésies de sa première période. En effet, pour dramatique que soit leur forme, ces poèmes décèlent plus directement la disposition d’esprit de leur auteur, que les vers plus récents.

Quand, dans le monologue Gréviste, l’homme refuse de travailler, respec’ aux abattis, parce qu’il craint d’y laisser sa peau, ou tout au moins un de ses membres, il ne s’agit pas, selon l’intention originale, d’une satire sur les grèves.

J’tiens à ma peau, moi, mes brave homme,

Tous les matins j’en jette un coup

Dans les journal et j’y vois comme