Jusqu’à la fin.
Telle était la version originale de la strophe. Mais le mot turbiner ne contentait pas l’artiste; sa forme lui semblait trop faible et trop traînante; il a corrigé et recorrigé, choisi et rejeté, jusqu’à ce qu’il trouvât un terme, dont le son mat pût exprimer le travail rude et attristant où on essaye de soulever un poids presque inébranlable. Voici les vers actuels:
C’est là qu’i faut marner sans trêve
Jusqu’à la fin.
Les soins donnés à l’expression de la pensée sur ce point-là précisément caractérisent bien l’homme.
Des natures comme celle de Bruant, qui peuvent rester absorbées pendant longtemps dans le monde imaginaire qu’elles se sont créé, ont en même temps la faculté de sortir tout à coup de leur isolement et de déborder. Et l’artiste emploie cette impétuosité qui l’anime à produire son effet.
Les gens naïfs aiment d’ordinaire les coups de théâtre; c’est leur manière de montrer le plaisir qu’ils éprouvent dans leurs propres inventions. A cet égard, Bruant est acteur, ou plutôt encore il est régisseur; il sait régler la scène et faire accepter son point de vue par le public.
Et je ne dis pas ceci pour soulever un doute sur la sincérité de l’artiste: au contraire, c’est sur cette qualité de caractère que repose non pas le principe, mais bien la puissance de son talent. L’art est toujours une exagération: il dramatise les sentiments; il complète les données isolées pour en faire un tout. Voilà comment l’artiste chez Bruant gagne là où l’intégrité de l’homme souffrirait peut-être à la longue un amoindrissement.
Et c’est ainsi que Bruant ne s’est pas contenté d’avoir exprimé le sentiment d’indépendance et les besoins sensuels qui l’attachaient au monde infâme des souteneurs et des filles; il est allé plus loin; il a voulu se représenter cette vie de gueux dans son image complète. Les documents de ses «archives», comme il les appelle, les lettres prises dans les tables de nuit de ces demoiselles nous montrent déjà cette disposition de son esprit.
Mais il y a d’autres faits plus probants. Pour qui a jeté un coup d’œil dans l’atelier de l’artiste,—c’est-à-dire dans les brouillons de ses vers,—le procédé par lequel l’imagination du poète travaille pour créer ses chansons devient clair. Ce n’est d’abord tout au plus qu’une couple d’impressions,—deux pointes, pour ainsi dire,—qui forment un thème, varié en quatre ou cinq strophes. Puis autour de ce noyau se développe toute une série de petits tableaux, qui comprennent la vie entière du personnage principal. Et,—ce qui est très curieux,—ce développement est tout à l’intérieur des strophes, car le poète n’en ajoute pas. Son seul travail consiste à rendre chacune d’elles plus expressive et plus pittoresque, dramatique en un mot.