—«J’admire, Moréas,» dit-il, «la façon dont vous savez faire rendre à vos vers la sensation pénétrante et vibrante de la vie; vraiment, c’est comme si l’on entendait toucher les cordes de l’arc quand vous dites:

C’est temps nouveau, quand de ses traits

Diane n’ensanglante les forêts.

«Cela rappelle les vers du Pèlerin passionné:

Pour couronner ta tête, je voudrais

Des fleurs que personne ne nomma jamais.

«Là on a plutôt une impression de tendresse douloureuse; mais le principe de la vibration de la voix et des cordes est le même. C’est d’un effet très heureux.»

—«Je ne recherche pas péniblement ces effets,» répondit le poète. «Je les trouve où j’en ai besoin et au passage des vers où ils sont nécessaires. Mes poésies ne sont pas un produit de serre chaude; elles sont faites en plein air. Je me les récite à moi-même pendant mes promenades et je ne les écris que lorsqu’elles sont complètement achevées dans ma tête. Un poète ne saurait travailler autrement; il ne se laisse pas guider par les syllabes qu’il voit alignées devant lui sur le papier; mais il obéit à l’inspiration des images qu’il a contemplées et des sons qu’il a entendu résonner à ses oreilles.»

—«Le détour me semble un peu long,» dit R... assez sèchement, lorsqu’après le départ de Moréas nous parlâmes du poème que nous venions d’entendre. «Prendre la route de la Grèce et de Rome, traverser la forêt des symboles et de la poésie Romane, pour arriver à une chose aussi simple qu’un militaire qui se promène au bois avec sa bonne amie au bras,—voilà qui dépasse ma compréhension. Une seule ligne suffit, je crois, pour exprimer toutes les beautés de la situation. Des poèmes semblables me paraissent complètement inutiles.»

—«Mais on pourrait soutenir que l’art tout entier est inutile, comme vous dites? C’est la façon de représenter le sujet qui vous déplaît; l’ôter tout entière, ce serait détruire l’art même. Que le mode de la représentation, le style, pour dire son vrai nom, soit barbare ou raffiné, qu’il soit raffiné et barbare en même temps, pourvu qu’il soit véritablement individuel, le but de l’art est atteint et sa représentation est devenue nécessaire. Or je reconnais à coup sûr cette sincérité dans la manière dont Moréas traite ses sujets. Je n’en voudrais d’autre preuve que l’air de parenté,—une étrange parenté, je vous l’accorde,—que je découvre entre ses poèmes et l’art contemporain.—J’entends dans sa poésie deux voix qui se cherchent et qui veulent se confondre, mais qui ne trouvent leur point de réunion que dans l’émotion de celui qui écoute leurs sons enchanteurs.»