—«Hum!» dit R..., «ne croyez-vous pas que l’heure soit un peu tardive pour se livrer à des rêveries métaphysiques? Moi, du moins, l’idée d’aller retrouver de vrais rêves dans un lit authentique me tente davantage.»

ALBUM D’ARTISTE

De la poésie, encore de la poésie!

Me voici occupé à feuilleter les Cornes du Faune, d’Ernest Raynaud. Depuis que Stéphane Mallarmé a chanté le premier réveil de la puberté dans l’Après-midi d’un Faune, le jeune sylvain aux pieds de bouc est devenu l’emblème de l’autre homme qui se dissimule sous l’habit compassé de la civilisation.

Dans le recueil de poésies d’Ernest Raynaud, le faune montre ses cornes.

Prenez garde, il frappe! mais plutôt lui que nous.

Ce charmant petit livre est la confession fort curieuse d’une âme. Oui, l’âme de Paris y dit ses secrets; non l’âme la plus profonde,—car, comme l’enfer et le paradis, elle a ses étages,—mais bien la vie qui court sous l’épiderme, vie tissée de passions inapaisées et de souvenirs qui cherchent en vain à jaillir, une sorte d’âme inférieure, anima sensitiva, comme l’appelaient les Scolastiques au moyen âge. Et certes cette âme-ci est plutôt sensitive que sensuelle.

Elle s’est incarnée à Paris et ne connaît rien hors la ville. Des désirs vagues l’obsèdent parfois, qui lui font regretter la mer et la campagne, mais elle n’a jamais vu la mer que sur la scène,—une danseuse (jupe courte et maillot rose) jouait la néréide;—et les fleurs dont elle voudrait rafraîchir les ardeurs de fièvre qui la consument, elle ne les connaît que par les plantes maladives qui poussent dans des pots rangés sur la fenêtre; son monde, c’est le boulevard et les habituées plâtrées de ses cafés, c’est la rue banale des boutiquiers, et son air de niaiserie et d’affectation; c’est encore, le dimanche, le parc où l’officier astiqué enfile, aux pointes cirées de ses moustaches, les cœurs des admiratrices assises à l’ombre du feuillage clairsemé, et qui attendent un de ses regards.

Tout comme son âme de sensitive, le Faune est, lui aussi, de Paris. Il n’est pas sorti des grandes forêts, il a son home dans un des jardins de la capitale. Il est de la famille des statues de marbre, qui dans les temps de leur splendeur, cachées en un coin sombre du parc, ont épié du haut de leur piédestal les secrets des amoureux. Peut-être que maintenant encore, cassées et moisies par l’âge et l’humidité, ces statues, debout dans le vieux jardin, attendent une seconde génération, qui renouvellera à leurs pieds les plaisirs folâtres du bon vieux temps pervers.

Le soir arrive et, avec la fin de la journée et du travail journalier, une mélancolie âcre se répand comme un voile de tristesse sur la ville. La nuit va tomber; les vapeurs montent du sol et le jardin avec son faune solitaire, ses ruines artificielles, disparaît comme un fantôme au milieu de nuages légers.