Mais, secouant la tête, il poursuivit d’un autre ton, en reprenant le fil de ses idées premières:
—«La messe noire! Mais la vraie messe de Satan est la messe dite par un prêtre qui n’y croit point. Le chanoine Docre prouve précisément sa croyance à la vertu de la messe par la peine qu’il prend pour rendre les paroles de l’office sacrilèges. Le chanoine Docre!»
Et le jeu subtil de l’imagination du poète lui suggérait de changer de rôle avec le serviteur de Satan.
—«Il n’existe pas de péché que je n’aie commis,» dit-il fièrement, et sa tête se releva. «Tous les péchés capitaux, je les ai commis en pensée et en action! Un véritable damné. Seulement,» et un vague sourire illumina ses traits qui ne pouvaient garder longtemps leur expression tragique, «seulement je ne crois guère qu’on puisse m’accuser de simonie.» Il jouait avec cette nouvelle idée. «Cela aurait été gentil, n’est-ce pas? si j’étais devenu prêtre et si j’étais monté de degré en degré jusqu’à être archevêque de Paris, grâce à la simonie, s’entend, point pour mes vertus, naturellement. Ah! je n’aurais pas eu de repos que tous les quartiers de la ville n’eussent leurs évêques; Paris vaut bien cela! La bonne idée, hein? et les beaux noms! Évêque de Grenelle, évêque de la Villette, évêque de Batignolles, évêque du quartier Latin! Quelle drôle de Table Ronde et comme elle serait animée! Vous verrez, cela se fera.»
Et le poète riait encore, en entrant dans la petite salle isolée du restaurant, où quelques-uns de ses amis s’étaient rassemblés. Mais ses pensées s’en retournèrent bientôt à la célébration de la messe.
—«Tout est sublime dans cette liturgie,» dit-il; «pas le moindre acte qui n’ait sa raison mystique. Le prêtre lève la coupe des deux mains et par ce geste il veut réunir tous les hommes pour les faire participer à l’acte sacré: il n’exclut personne. Le protestant ne fait usage que de la main droite pour porter la coupe à ses lèvres, comme s’il voulait dire: Allez-vous en, pécheurs, vous n’avez rien à faire ici. Au contraire, le prêtre de Satan prend la coupe de la main gauche; il ne remplit son ministère que pour les pécheurs, le chanoine Docre!»
Mais Verlaine, cette fois-ci, ne donna pas dans la diversion, que ce nom semblait généralement provoquer chez lui.
—«Comme je hais tout ce qui est janséniste, ou protestant, mesquin, en un mot! Vouloir rapetisser la nature humaine, m’enlever, à moi, la suprême jouissance de la communion! de la communion par laquelle je participe au corps de Dieu! Quiconque croit que ma foi n’est pas sincère ne connaît pas l’extase de recueillir dans son corps la chair même du Seigneur. Pour moi, c’est un bonheur qui m’étourdit: c’est une émotion physique. Je sais trop bien que j’en suis indigne: il y a plus d’un an que je n’ose plus aller recevoir l’hostie. La dernière fois que j’ai communié, je me suis senti un instant pur et lavé de tous mes péchés, et le soir même... Non, non, j’en suis indigne.»
Un sourire voluptueux illumina la tristesse du visage; mais Verlaine, d’un mouvement de la tête, rejeta la tentation et de nouveau les traits reprirent leur expression sérieuse et vague.
—«Si Jésus avait été un homme, il ne pourrait rien pour moi. Comment me le représenter ainsi? Comme un Boulanger en mieux? Mais de quelle valeur ce fait-là serait-il pour moi? Pour me sauver de ma misère, j’ai besoin d’un Dieu, non d’une personne qui un jour a vécu sur la terre, et dont la vie peut se reconstruire à l’aide de documents vieux ou nouveaux. Ah! niais, qui croyez que la figure de Jésus est renfermée dans le cadre de quelques méchants petits livres! Croyez-vous donc que le christianisme est sorti des Évangiles? Que c’est Jean, ce brave homme tourmenté par ses curieuses visions dans l’île de Patmos, qui a essayé de le lancer, ou Mathieu, cet honnête employé de douane? Non, non, ce sont les pauvres femmelettes du peuple qui ont gardé fidèlement les souvenirs de la Passion et de la Croix; c’est Néron, faiseur de martyrs, qui a sauvé la foi au Christ et qui en a fait une chose de douleur et de sang. Car pour moi Jésus est le crucifié; il est mon Dieu parce qu’il a souffert, parce qu’il souffre. Je le vois devant mes yeux, couvert d’horribles blessures, suant l’angoisse suprême comme les petites femmes de Judée l’ont vu dans leurs jours.