«Agenouillons-nous donc et croyons avec ces pauvres d’esprit. Le peuple sent simple et vrai. Là se trouve le sens commun.

«Il y a des gens qui rêvent révolutions et horreurs parce que le peuple de plus en plus devient le maître. Bêtise que celle-là. Aussitôt que le peuple sera en état de dire son opinion vraie, il se montrera véritable conservateur. Il y a dans le peuple une grande force conservatrice et régénératrice, qui rattache le passé à l’avenir. Les gens vraiment sont portés pour la tradition. Nous assistons déjà au commencement d’une nouvelle période, qui tiendra les traditions en honneur. N’est-ce pas intéressant de remarquer que nous avons pour président de la république un Carnot, l’héritier d’un nom célèbre au temps de la grande révolution? Après Napoléon Ier vient Napoléon III et le grand Carnot engendre l’honnête ingénieur qui nous gouverne. Dans la vie, il n’y a rien d’autre que transmission, qu’hérédité, que tradition. C’est pourquoi, moi aussi je suis pour la tradition.»

Sur ces mots, la tête inclinée du poète se redressa: les yeux regardèrent fièrement à l’entour, les veines du front s’emplirent. L’artiste, qui condamnait la poésie à la mode de nos temps et sa recherche de modèles étranges et étrangers, s’était réveillé en Verlaine, et l’homme qui ne voulait pas être une chose morte du passé pour la génération nouvelle parla en lui d’une voix haute et claire; le philosophe, qui ne voulait pas qu’on négligeât ses leçons, entra en colère, et c’était le Jupiter tonnant comme Cazals l’avait dessiné quelques jours avant, dardant son regard terrible sur Moréas. Seulement c’était un dieu fulgurant, sur le visage duquel on lisait que, bon homme au fond, l’instant d’après il se chaufferait les mains à la chaleur qui se dégagerait de ses propres foudres.

—«Je soutiens,» dit-il, «que Racine est le premier poète du monde. Quel génie comique dans ses Plaideurs! Vous pouvez être assuré qu’il s’était nourri de la moëlle de Villon, de Rabelais et même d’Aristophane, si vous y tenez. Parlez donc d’un développement littéraire, qui, à travers le moyen-âge, va rejoindre le monde antique! Allez voir d’abord chez Racine! Est-ce que ses tragédies bibliques ne comptent donc pas? L’esprit chrétien et l’art antique n’y sont-ils pas fondus? Et quel grand souffle passionné, même dans Esther! La petite Juive, perdue parmi les détours de l’immense palais, dans l’auguste présence du Roi des Rois, inaccessible au commun des mortels,

«Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane...

«Comme c’est délicieux!

«Ah! j’en suis triste jusqu’aux larmes! Cet homme unique n’a disposé que d’un nombre restreint d’expressions. Il est un peu maigre, Racine, pour l’oreille qui demande des sons pleins et fournis. S’il avait eu notre provision et notre choix de mots, que n’aurait-il pas fait?

«Shakespeare! Pourquoi me lancer toujours ce nom! Il a du talent, certainement; qui dirait le contraire? Mais ce Shake-pear, ce secoueur de poires, n’a pas attrapé le fruit d’or, le fruit unique qui l’aurait marqué pour être le premier génie du monde. Auprès de Racine, c’est un pédant, un janséniste!»

—«Mais cher maître...!»

—«Je n’exagère rien,» reprit Verlaine avec véhémence. «Je ne veux rien dire de mal de son Othello, ni, pour ma part, de son Henri VIII; mais le nommer en même temps que Racine, lui, le cuistre, le sale gredin! Je dis m...!»