ESPRIT QUI AS FAÇONNÉ CETTE NATURE
(Ecrit à Platte Cañon, Colorado)

Esprit qui as façonné cette nature,
Ces farouches et rouges entassements de rocs éboulés,
Ces pics téméraires aspirant à escalader le ciel,
Ces gorges, ces ruisseaux clairs et turbulents, cette fraîcheur nue,
Cette ordonnance barbare et chaotique, dictée par des raisons qui sont en elle,
Je te connais, esprit sauvage—nous avons intimement conversé ensemble,
Car en moi aussi apparaît cette même ordonnance barbare, dictée par des raisons qui sont en elle;
N’a-t-on pas porté contre mes poèmes l’accusation qu’ils avaient négligé l’art?
Qu’ils ne s’étaient pas souciés de fondre en eux-mêmes ses règles précises et sa délicatesse?
Qu’ils avaient oublié la cadence des lyriques, la grâce du temple ouvragé à l’infini, avec ses colonnes et ses arceaux polis?
Mais toi qui te révèles ici—esprit qui as façonné cette nature,
Mes chants ne t’ont pas oublié.

AU SOLEIL COUCHANT

Splendeur du jour qui s’achève, splendeur qui me porte et m’emplit,
Heure prophétique, heure ressuscitant le passé,
Moment qui m’enfle la gorge, pour que toi, divine moyenne,
Vous, terre et vie, jusqu’à ce que le dernier rayon luise, je vous chante.

La bouche entr’ouverte de mon âme publie le bonheur,
Les yeux de mon âme contemplent la perfection,
La vie naturelle de mon être loue fidèlement les choses,
Confirme à jamais le triomphe des choses.

Glorieuse est toute existence!
Glorieux ce que nous nommons l’espace, sphère hantée par des esprits sans nombre,
Glorieux le mystère du mouvement chez les êtres, même chez le plus chétif insecte,
Glorieux l’attribut de la parole, les sens et le corps,
Glorieuse la lumière qui passe en cet instant—glorieux le pâle reflet qu’elle jette sur la nouvelle lune dans l’ouest du ciel,
Glorieux tout ce que je vois, entends ou touche, jusqu’à la dernière chose.

Le bien est dans tout,
Dans le contentement et l’équilibre des animaux,
Dans le retour annuel des saisons,
Dans la jovialité de la jeunesse,
Dans la force et l’ardeur épanouie de l’âge viril,
Dans la grandeur et l’exquise perfection de la vieillesse,
Dans les perspectives magnifiques de la mort.

L’émerveillement de partir!
L’émerveillement d’être ici!
Lancer du cœur le sang commun à tous et innocent!
Aspirer l’air, combien délicieux!
Parler—marcher—prendre quelque chose avec la main!
Me disposer à dormir, à me coucher, et regarder ma chair rosée!
Avoir le sentiment de mon corps, si heureux, si ample!
Etre cet incroyable Dieu que je suis!
Etre allé parmi d’autres Dieux, ces hommes et ces femmes que j’affectionne.

L’émerveillement de voir comme je profère la louange exaltée de vous et de moi-même!
Comme mes pensées jouent subtilement en face des spectacles qui m’environnent!
Comme les nuages passent silencieusement au-dessus de ma tête!
Comme la terre précipite sa course toujours et toujours!
Comme l’eau joue et chante! (elle est sûrement douée de vie!)