Le long repas touchant à sa fin, tandis que la bouteille circulait librement, les convives se mirent à causer du dernier tournoi, du vainqueur inconnu dans le jeu de l'arc, du chevalier noir, dont la modestie s'était dérobée aux honneurs qu'il avait mérités; enfin, du courageux Ivanhoe, qui avait payé si cher le triomphe du jour. On traitait avec une franchise toute militaire les sujets mis en discussion, et les bons mots et les éclats de rire faisaient la ronde du banquet. Le front du prince Jean était le seul qui ne se déridât point; un soin pénible semblait occuper son esprit, et ce n'était que lorsqu'il était rappelé adroitement au décorum par un de ses courtisans, qu'il semblait prendre part à ce qui se passait autour de lui; alors, il se levait brusquement, remplissait de vin sa coupe, comme pour réveiller ses esprits, la vidait tout d'un trait, et se mêlait à la conversation par quelque observation abrupte ou sans nul à-propos.
«Nous vidons cette coupe, disait-il, à la santé de Wilfrid d'Ivanhoe, champion du tournoi, et nous regrettons que sa blessure l'ait empêché d'assister à ce banquet; que tous ici boivent à son triomphe, et surtout Cedric de Rotherham, digne père d'un fils qui permet de si hautes espérances.»--«Non, milord, répondit Cedric en se levant et en replaçant son verre sans y boire, je n'accorde pas le nom de fils à un jeune homme désobéissant, qui à la fois méprise mes ordres et abandonne les moeurs et coutumes de ses pères.»--«Il est impossible, s'écria le prince avec une feinte surprise, qu'un aussi brave chevalier soit un fils indigne et rebelle.»--«Cela n'est que trop vrai, répondit Cedric. Il déserta le foyer paternel pour aller se mêler à la licencieuse jeunesse composant la cour de votre frère, où il apprit à faire ces prouesses que vous admirez tant. Il quitta son pays contre ma volonté; et sous le règne d'Alfred on eût appelé cela une désobéissance, crime que l'on punissait alors avec une grande sévérité.»--«Hélas! dit le prince en poussant un soupir de sympathie affectée, puisque votre fils a été un des compagnons de mon malheureux frère, il n'est pas besoin de s'enquérir où et de qui il a appris cette leçon de désobéissance filiale.»
Ainsi parla le prince Jean; il oubliait entièrement que de tous les fils de Henri II, bien qu'il n'y en eût aucun d'affranchi de sa charge, il s'était fait le plus remarquer lui-même par sa rébellion ouverte et sa profonde ingratitude envers son royal père. «Je crois, ajouta-t-il après un court silence, que mon frère se proposait de donner à son favori le riche manoir d'Ivanhoe.»--«Il l'en a effectivement doté, répondit Cedric, et ce n'est pas mon moindre grief contre un fils qui s'est avili jusqu'à recevoir, comme vassal, ces mêmes domaines qu'il tenait de ses ancêtres par un droit libre et incontestable.»--«Vous consentirez donc alors, brave Cedric, dit le prince, à ce que nous accordions ce fief à une personne dont la dignité ne sera point rabaissée en tenant un domaine de la couronne britannique. Sire Reginald Front-de-Boeuf, ajouta-t-il en se tournant vers ce baron, j'ai la confiance que vous saurez garder l'importante baronnie d'Ivanhoe, de manière que Wilfrid n'encoure pas le mécontentement de son père, s'il y rentre jamais.»--«Par saint Antoine, répondit le géant dont le noir sourcil se fronça tout à coup, je consens à ce que votre altesse me regarde comme un Saxon, si jamais Cedric, ou Wilfrid, ou quelque autre du sang britannique m'arrache le don que votre altesse a daigné me faire.»--«Quiconque t'appellera Saxon, sire baron, reprit Cedric blessé d'une expression dont les Normands se servaient fréquemment pour exprimer leur mépris aux Anglais, te fera un honneur aussi grand que non mérité.»
Front-de-Boeuf allait répondre, mais la pétulance et la légèreté du prince ne lui en donnèrent pas le temps. «Assurément, milord, lui dit-il, le noble Cedric parle vrai: lui et sa race peuvent l'emporter sur nous par la longueur de leur généalogie et celle de leurs manteaux.»--«Oui, dit Malvoisin, ils vont devant nous dans les champs, comme le daim devant les chiens.»--«Et ils ont un bon motif pour aller devant nous, ajouta le prieur Aymer, c'est la supériorité de leur prestance et la grâce de leurs manières.»--«Leur singulière modération, leur exemplaire tempérance, doivent-elles être oubliées?» dit Bracy, qui oubliait à son tour le projet du prince de lui faire épouser une Saxonne. «Sans parler du courage qu'ils montrèrent à la bataille d'Hastings et ailleurs,» ajouta Brian de Bois-Guilbert.
Tandis que les courtisans, avec un sourire moqueur, suivaient ainsi l'exemple de leur prince, et qu'à l'envi l'un de l'autre ils faisaient sur Cedric pleuvoir le ridicule, la figure du Saxon s'enflammait de colère; il promenait sur eux des regards terribles, comme si la rapide succession de tant d'injures l'empêchât de répondre; il ressemblait à un taureau fougueux, qui, entouré de chiens, est embarrassé de choisir entre eux celui qu'il immolera le premier à sa vengeance. A la fin, il parla d'une voix entrecoupée par la rage, et, s'adressant au prince Jean, comme le principal auteur de l'insulte qu'il avait reçue: «Quels qu'aient été les défauts et les vices de notre race, dit-il, un Saxon eût été regardé comme nidering[16] (le terme le plus énergique parmi les Saxons pour exprimer le mépris), si dans son propre château, et pendant que la coupe circulait à table, il eût traité un hôte qui ne l'avait point offensé, comme votre altesse me traite en ce moment; et quels que soient les revers dont nos ancêtres furent accablés dans les champs d'Hastings, ceux-là du moins, ajouta-t-il en regardant Front-de-Boeuf et le templier, devraient se taire, qui ont, il y a peu d'heures, tout à la fois perdu selle et étriers devant la lance d'un Saxon.»
[Note 16: ][(retour) ]L'auteur anglais rappelle dans une note de son texte qu'il n'y avait rien de plus ignominieux parmi les Saxons que de s'attirer la terrible épithète de nidering. Guillaume-le-Conquérant lui-même, tout exécré qu'il était par eux, continua d'appeler sous ses étendards un nombre considérable d'Anglo-Saxons, en menaçant de signaler comme nidering ceux qui ne marcheraient pas. Bartholinus, ajoute Walter-Scott, mentionne une pareille expression, qui avait autant d'influence sur l'esprit des Danois.A. M.
«Par ma foi, dit le prince Jean, voilà une repartie assez mordante! comment la trouvez-vous, messieurs? Nos sujets saxons croissent en esprit et en courage; ils deviennent aussi plaisans que hardis, dans ce siècle de troubles. Qu'en dites-vous, milords? Par ma bonne étoile, je crois qu'il vaudra mieux pour nous de rejoindre nos vaisseaux et de retourner sans délai en Normandie.»--«Par crainte des Saxons? dit Bracy en riant; nous n'aurions besoin d'autres armes que de nos épieux pour mettre ces ours à la raison.»--«Cessez vos railleries, sire chevalier, dit Waldemar Fitzurse; et il serait bon, ajouta-t-il en s'adressant au prince, que votre altesse assurât le digne Cedric que l'on n'avait aucunement l'intention de l'offenser par ces bons mots, naturellement désagréables à l'oreille d'un étranger.»--«Offensé! répondit Jean en reprenant ses habitudes polies; j'espère que personne ne s'avisera de penser que je le souffrirais en ma présence. Allons, milords, je vide ma coupe en l'honneur de Cedric, puisqu'il refuse de boire à la santé de son fils.»
La coupe circula de main en main au milieu des applaudissemens moqueurs des courtisans; mais le Saxon n'en fut point dupe. Malgré son peu de finesse et de perspicacité, il n'était point assez borné pour que ce compliment flatteur en apparence effaçât dans son âme l'injure qu'il avait reçue. Il se tut néanmoins, et le prince proposa un toast pour Athelstane de Coningsburgh. Le chevalier s'inclina, et il montra qu'il était sensible à l'honneur qu'on lui faisait, en vidant d'un seul trait la coupe énorme qu'il tenait à la main.
«Maintenant, messieurs, dit le prince Jean, dont le cerveau commençait à sentir l'influence bachique, après avoir rendu hommage à nos hôtes saxons, nous les prierons de répondre à leur tour à notre affable courtoisie. Noble thane, continua-t-il en parlant à Cedric, désignez-nous quelque Normand dont le nom répugnera le moins à votre bouche, afin de noyer dans cette coupe de nectar toute l'amertume que le son en laisserait après lui.»
Waldemar Fitzurse se leva tandis que le prince parlait, et, se glissant derrière le siége du Saxon, il lui insinua de ne pas négliger l'occasion de mettre fin à toute espèce de haine entre les deux races, en nommant le prince. Le Saxon ne répondit rien à ce conseil adroit; mais se levant et remplissant sa coupe jusqu'au bord: «Prince, dit-il, votre altesse a demandé que je fisse connaître un Normand qui mériterait une santé à ce banquet. C'est une tâche difficile, puisqu'il faut que l'esclave chante les louanges du maître; puisqu'il faut que le vaincu, dans le temps même où il gémit sous le poids de toutes les humiliations de la défaite, célèbre le triomphe du vainqueur. Toutefois, je nommerai un Normand, le premier par le rang et le courage, le meilleur et le plus noble de sa race; et quiconque refusera d'applaudir comme moi à sa juste renommée, je le tiens pour lâche et sans honneur; je le dis, et je le soutiendrai aux dépens de mes jours. Je vide ce verre à la santé de Richard Coeur-de-Lion.»