Le prince Jean, qui croyait que son nom couronnerait la harangue du Saxon, frémit de rage en entendant prononcer d'une manière aussi inattendue celui de son frère. Il approcha machinalement de ses lèvres sa coupe remplie de vin, puis aussitôt la remit sur la table pour voir l'effet qu'une telle proposition produirait sur tous les convives, dont plusieurs sentaient le danger qu'il y aurait pour eux à l'accueillir comme à la repousser. Quelques uns, en courtisans plus anciens et plus expérimentés, suivirent l'exemple du prince lui-même, en portant la coupe à leurs lèvres et en la replaçant incontinent devant eux. D'autres, cédant à une impulsion moins calculée et plus généreuse, s'écrièrent: «Vive le roi Richard! puisse-t-il nous être bientôt rendu!» Un petit nombre, parmi lesquels on remarquait Front-de-Boeuf et le templier, dans un morne dédain, ne touchèrent point à leurs verres. Mais aucun n'eut la hardiesse de s'opposer ouvertement à la santé du monarque régnant.

Après avoir joui un instant de son triomphe, Cedric dit à son compagnon: «Debout, noble Athelstane! nous sommes ici depuis assez long-temps, dès que nous avons répondu à la courtoisie du prince Jean en assistant à son banquet; ceux qui désirent en apprendre davantage sur les coutumes grossières des Saxons viendront nous voir dans les demeures de nos ancêtres: quant aux festins royaux et à la politesse normande, nous en avons assez.» À ces mots il se leva et il quitta la salle du banquet, suivi par Athelstane et plusieurs autres convives, qui, participant d'une origine saxonne, se tenaient insultés par les sarcasmes du prince Jean et de ses nombreux flatteurs.

«Par les os de saint Thomas, dit le prince en les regardant partir, ces rudes Saxons, il faut l'avouer, ont eu la meilleure part du jour et se sont retirés avec les avantages de la victoire.»--«Conclamatum et poculatum est, on a bu et crié, dit le prieur Aymer; il serait temps de laisser là nos flacons.»--«Le moine sans doute a quelque jolie pénitente à confesser cette nuit, puisqu'il est si pressé de lever la séance... dit Bracy.»--«Non pas, sire chevalier, reprit l'abbé; mais j'ai plusieurs milles à parcourir ce soir pour regagner mon gîte.»--«Ils s'en vont, dit le prince à l'oreille de Fitzurse; ils ont déjà peur, et ce poltron de prieur est le premier à me quitter.»--«Ne craignez rien, dit Waldemar; je trouverai bien des raisons pour le déterminer à nous rejoindre à York.»--«Sire prieur, ajouta-t-il, je dois vous parler en particulier avant que vous remontiez sur votre palefroi.»

Les autres convives s'étaient dispersés à la hâte, excepté ceux de la suite du prince, et devenus ses partisans déclarés. «Voilà donc le résultat de votre avis,» dit le prince en se retournant avec humeur vers Fitzurse. «Un ivrogne et rustaud de Saxon vient me braver à ma propre table; et au seul nom de mon frère tout le monde s'éloigne de moi comme si j'avais la lèpre.»--«Ayez un peu de patience, mon prince, répondit le conseiller, je pourrais rétorquer votre accusation, et blâmer votre imprudente légèreté qui a dérangé mon plan et fait mal augurer de votre jugement. Mais ce n'est pas le temps des récriminations. Bracy et moi, nous nous rendrons tout de suite au milieu de ces poltrons, et leur ferons sentir qu'ils sont allés trop loin pour reculer.»

«Ce sera inutilement,» dit le prince en parcourant la salle à grands pas et dans une agitation à laquelle le vin avait sa bonne part; «ce sera inutilement: ils ont vu comme Balthazar une main qui écrivait sur le mur; ils ont remarqué la trace du lion sur le sable; ils ont entendu son rugissement s'approcher et ébranler la foret: rien ne ressuscitera leur courage.»--«Plût à Dieu! dit Fitzurse à Bracy, que quelque chose pût réveiller le sien; le nom seul de son frère lui donne la fièvre. Ils sont à plaindre assurément les conseillers d'un prince qui manquent de force et de persévérance dans le bien comme dans le mal!...»

CHAPITRE XV.

«Et cependant il croit, ah, ah! que je suis l'instrument et l'esclave de sa volonté. À merveille! qu'il en soit ainsi: à travers ce labyrinthe de trouble créé par ses complots et sa basse oppression, je me frayerai un chemin à de plus grandes choses; et qui osera me donner tort?»
JOANA BAILLIE Basile, tragédie.

Jamais araignée ne se donna plus de peine pour réparer les fils endommagés de sa toile, que n'en prit Waldemar-Fitzurse pour réunir et concilier les membres dispersés de la faction de Jean. Bien peu d'entre eux lui étaient attachés par inclination, aucun ne l'était par estime personnelle. Il devenait donc nécessaire que Fitzurse leur fît connaître les nombreux avantages qu'ils pouvaient espérer, et leur rappelât ceux dont ils avaient joui jusqu'à présent. Aux jeunes nobles indisciplinés il présentait la perspective d'une licence effrénée et d'une débauche sans contrôle; il séduisait les ambitieux par l'espoir du commandement, et les âmes intéressées en leur faisant entrevoir un accroissement de richesses et des domaines plus étendus. Les chefs des bandes mercenaires reçurent des gratifications en argent, moyen le plus puissant pour captiver leur esprit, sans lequel tous les autres eussent été infructueux. Ce personnage habile distribuait encore plus de promesses que d'argent, et il n'oubliait rien pour entraîner les indécis et ranimer tous ceux qui paraissaient découragés. Il parlait du retour du roi Richard comme d'un événement tout-à-fait improbable; néanmoins, lorsqu'il s'apercevait aux regards douteux et aux réponses ambiguës de ceux à qui il s'adressait, que c'était précisément cette crainte qui les obsédait il traitait hardiment cette question en soutenant que le retour de Richard, dût-il avoir lieu, ne devait pas changer leurs calculs politiques.

«Si Richard revient, disait-il, ce sera pour enrichir ses croisés appauvris et malheureux, aux dépens de ceux qui ne l'ont pas suivi en Palestine; ce sera pour exiger un compte rigoureux et terrible de tous ceux qui durant son absence ont fait tout ce que l'on peut appeler offense ou infraction aux lois du pays ou aux priviléges de la couronne; ce sera pour se venger, sur les templiers et les hospitaliers, de la préférence qu'ils ont montrée envers Philippe-de-France pendant les guerres de la Terre-Sainte; enfin ce sera pour châtier comme rebelles tous adhérens à son frère le prince Jean. Redoutez-vous sa puissance? ajouta le confident artificieux du prince: nous le reconnaissons comme un robuste et vaillant chevalier; mais nous ne sommes plus aux temps du roi Arthur, où un seul champion pouvait braver toute une armée. Si Richard revient, il doit être seul, sans suite et sans amis: les os de ses vaillans soldats ont blanchi les sables de la Palestine. Le peu de ses guerriers qui sont revenus ont été dispersés, et, comme Wilfrid Ivanhoe, en vrais mendians et en hommes sans ressources. Et que parlez-vous du droit de naissance de Richard?» continua-t-il en répondant à ceux qui avaient des scrupules à cet égard. «Ce droit de primogéniture est-il décidément plus certain que celui du duc Robert de Normandie, fils aîné du conquérant? Guillaume-le-Roux et Henri, ses frères cadets, lui furent successivement préférés par la voix de la nation. Robert avait tous les mérites que l'on peut faire valoir en faveur de Richard: il était chevalier courageux, bon chef, généreux envers ses amis et envers l'église; enfin c'était un croisé et un des conquérans du saint Sépulcre: cependant il mourut aveugle et infortuné dans le château de Cardiffe, parce qu'il s'opposa aux volontés du peuple, qui refusait de le reconnaître pour maître. Nous avons droit, dit-il encore, de choisir dans la famille royale le prince le plus capable de garder le pouvoir suprême, c'est-à-dire, ajouta-t-il en se rectifiant, celui dont l'élection garantira le mieux les intérêts de la noblesse. Pour ce qui est des qualités personnelles, il est possible que le prince soit inférieur à son frère Richard; mais si l'on considère que le dernier revient portant à la main le glaive de la vengeance, tandis que le premier nous offre récompenses, immunités, priviléges, richesses et honneurs, il n'y a plus de doute sur le choix du souverain qui doit appeler l'attention de la noblesse.»

Ces argumens et beaucoup d'autres, dont quelques uns s'appliquaient aux positions particulières de ceux à qui lui-même s'adressait, produisirent leur effet sur les barons du parti du prince Jean. La plupart consentirent de se rendre à l'assemblée qu'on proposait d'avoir à York, dans le dessein de prendre des arrangemens définitifs pour placer la couronne sur la tête de ce prince, au détriment de Richard, roi légitime encore vivant.