La nuit était déjà très avancée, lorsque, épuisé de fatigue par des efforts que le résultat justifiait, Waldemar Fitzurse, en rentrant au château d'Ashby, rencontra de Bracy, qui avait quitté ses vêtemens somptueux du banquet, pour une casaque de drap vert avec un haut-de-chausses de même couleur, un couvre-chef de cuir, une courte épée ou un couteau de chasse, un cor suspendu à son épaule, un arc en main et un paquet de flèches attaché à sa ceinture. Si Waldemar eût rencontré ce personnage hors du château, il eut passé près de lui sans y faire attention, et l'aurait pris pour un des yeomen de garde; mais le trouvant dans le vestibule, il le considéra de plus près, et reconnut le chevalier normand sous l'accoutrement d'un archer anglais.

«Que signifie cette mascarade? s'écria Fitzurse avec un peu d'humeur; est-ce le temps des gambades et des farces de Noël[17] quand le sort du prince Jean, notre maître, est à la veille de se décider? Pourquoi n'es-tu pas venu comme moi au milieu de ces poltrons, que le seul nom du roi Richard fait trembler de peur, comme on dit qu'il effraie les enfans Sarrasins?»--«J'ai songé à mes affaires, Fitzurse, répondit avec calme Bracy, comme vous avez pensé aux vôtres.»--«Comme j'ai pensé aux miennes! reprit tel qu'un écho le rusé Waldemar; je ne me suis occupé que de celles du prince Jean, notre commun patron.»--«À merveille, mon cher, dit Bracy; mais quel est ton motif pour agir ainsi? je gage que c'est plutôt ton intérêt personnel. Allons, Fitzurse, nous nous connaissons tous deux; l'ambition t'aiguillonne; pour moi, c'est le plaisir: nous différons dans nos goûts, parce que nous ne sommes pas du même âge. Tu as sur le prince Jean la même opinion que moi: nous savons tous deux qu'il est trop faible pour être un monarque résolu, trop despote pour être un bon roi, trop insolent et trop présomptueux pour être un souverain populaire, trop léger et trop timide pour conserver long-temps le diadème. Mais c'est le prince avec lequel Fitzurse et de Bracy ont espéré s'élever et prospérer; voilà pourquoi nous l'aidons, toi de ta politique et moi des lances de mes francs compagnons.»

[Note 17: ][(retour) ]Les fêtes de Noël ou Christmas sont en Angleterre ce qu'est en France le nouvel an; on se visite, on se fait des présens, les domestiques reçoivent des étrennes, et on se donne des repas où le beafsteak ou boeuf, le plum-pouding ou assemblage de farine, de graisse et de raisins cuits, le turkey ou dindon, et les minced-pies ou petits gâteaux jouent un grand rôle.A. M.

«Voilà un auxiliaire bien gros d'espérance! dit Fitzurse impatienté; un homme occupé de folies, dans le moment le plus critique! Mais quel est donc ton dessein, sous un tel déguisement, dans une nécessité aussi pressante?»--«De prendre une femme, répond froidement Bracy, à la manière de la tribu de Benjamin.»--«De la tribu de Benjamin! Je ne te comprends pas.»--«N'étais-tu pas présent hier soir, reprend Bracy, lorsque le prieur Aymer nous récita un conte en réponse à une romance qui fut chantée par le ménestrel? Il raconta comment, jadis en Palestine, une affreuse querelle s'éleva entre le clan de Benjamin et le reste de la nation israélite; comment celle-ci tailla en pièces toute la chevalerie de cette nation, et jura par la sainte Vierge de ne permettre à aucun de ceux qui avaient échappé au carnage, de prendre une épouse de leur lignage; comment enfin la même nation, ayant regret de son voeu, envoya consulter le pape sur le moyen d'absoudre les femmes qui le transgresseraient; et comment, d'après l'avis du saint père, les jeunes chevaliers de Benjamin donnèrent un superbe tournoi, où ils enlevèrent toutes les femmes qui s'y trouvaient, et les obtinrent de la sorte pour épouses, sans avoir besoin du consentement ni d'elles ni de leurs familles.»

«J'ai déjà entendu cette histoire, dit Fitzurse, quoique le prieur ou toi vous ayez fait de singulières altérations dans la date et dans les détails.»--«Je te dis, répliqua de Bracy, que je veux me pourvoir d'une femme à la manière de la tribu de Benjamin; c'est-à-dire que sous un pareil accoutrement je tomberai cette nuit même sur ce troupeau de lourds Saxons qui viennent de quitter le château, et leur enlèverai la belle Rowena.»--«Es-tu fou, Bracy, dit Fitzurse. Songe donc que, bien que ce soient des Saxons, ils sont riches, puissans, et d'autant plus respectés par leurs concitoyens, que la richesse et la puissance ne sont maintenant le partage que d'un petit nombre d'individus de cette nation.»--«Et ce ne devrait être celui d'aucun d'eux, dit Bracy, pour que l'oeuvre de la conquête fût réellement consommé.»--«Ce n'est pas du moins le temps d'y songer, reprit Fitzurse; la crise qui s'approche impose à Jean la nécessité de captiver la faveur populaire, et il ne pourrait refuser de punir quiconque outragerait un homme cher à la multitude.»--«Qu'il l'accorde s'il l'ose, dit Bracy, et il verra bien vite la différence qui existe entre une bonne et vigoureuse masse de lances comme la mienne, et un misérable amas de Saxons, sans coeur ni sans aucune discipline. Au reste, vous ignorez mon plan: ne semblé-je pas un chasseur aussi hardi que quiconque sonna jamais du cor? Le blâme de la violence retombera sur les outlaws des forêts du comté d'Yorck. J'ai mis de fidèles espions aux trousses de ces Saxons revêches: ils couchent cette nuit au couvent de saint Wittol ou Withold, ou je ne sais comment ils appellent ce rustre de saint saxon, près de Burton-sur-Trent[18]. La marche du lendemain les met en notre pouvoir, et nous fondons sur eux comme des faucons sur leur proie. Alors je paraîtrai sous ma forme naturelle, je ferai le chevalier courtois, je délivrerai la belle infortunée des mains de ses grossiers ravisseurs, je la conduirai au château de Front-de-Boeuf ou en Normandie, s'il est nécessaire, et je ne la ramènerai à sa famille que comme épouse et dame de Maurice de Bracy.»

[Note 18: ][(retour) ]Ville de 4,000 âmes, sur la rive septentrionale du Trent, à 44 lieues N.N.O. de Londres; elle est fameuse par ses brasseries.A. M.

«C'est un plan merveilleux, dit Fitzurse, et qui n'est pas, je le crois, entièrement de ton invention. Sois franc, Bracy: qui t'a aidé à le concevoir? et qui doit t'aider à l'exécuter? car, je pense que ta propre compagnie est bien en ce moment à York.»--«S'il faut absolument que tu le saches, dit Bracy, c'est le templier qui a fait le plan du projet que l'aventure des Benjamites m'a suggéré. Il doit me seconder dans cette attaque plaisante; lui et ses gens joueront le rôle des outlaws, des mains de qui mon bras vigoureux arrachera la belle Saxonne, après que j'aurai changé de vêtement.»

«Par Notre-Dame, dit Fitzurse, le plan est digne de votre sagesse réunie; et ta prudence, de Bracy, se manifeste d'une manière encore plus spéciale dans ton projet de laisser la jeune personne entre les mains de ton digne et valeureux confédéré. Tu réussiras, je le présume, à l'enlever à ses amis saxons, mais la retirer ensuite des griffes de Bois-Guilbert me semble une chose beaucoup plus difficile; c'est un faucon bien accoutumé à saisir une perdrix, comme à ne plus lâcher sa proie.»--«Il est templier, reprit de Bracy, par conséquent ne saurait être mon rival dans mon projet d'épouser cette riche héritière saxonne[19]; et, pour tenter quelque chose de déshonorant contre l'épouse que se destine Bracy, par le ciel! fût-il à lui seul tout un chapitre de son ordre, il n'oserait pas me faire un tel outrage.»

[Note 19: ][(retour) ]Les anciens templiers faisaient voeu de célibat; les templiers modernes peuvent se marier.A. M.

«Puisque rien de ce que je dis ne peut, mon cher Bracy, t'ôter de l'esprit cette folie, car je connais ton caractère opiniâtre, emploie le moins de temps possible, et qu'elle ne soit pas aussi longue qu'elle est importune.»--«Je t'assure, Fitzurse, que c'est l'affaire de quelques heures, et je serai à York, à la tête de mes intrépides compagnons d'armes, prêt à exécuter tout plan audacieux que ta politique aura imaginé. Mais j'entends mes camarades réunis, et les coursiers trépigner et hennir dans la cour extérieure. Adieu. Je vais en vrai chevalier conquérir le sourire d'une belle.»