«En vrai chevalier,» répéta Fitzurse, le regardant partir; «comme un vrai fou, dirais-je, ou un enfant qui néglige les affaires les plus sérieuses et les plus urgentes, pour chasser le duvet de chardon qui s'en va de son épaule. Et c'est avec de tels instrumens que je dois travailler! Et au profit de qui? d'un prince aussi imprudent que dissolu, qui sera vraisemblablement aussi ingrat qu'il s'est montré fils rebelle et frère dénaturé. Mais lui-même n'est aussi qu'un des instrumens avec lesquels je m'exerce; et, orgueilleux comme il est, s'il s'avisait jamais de séparer ses intérêts des miens, c'est un secret que je lui apprendrais bientôt.»
Les réflexions de l'homme d'état furent ici interrompues par la voix du prince, qui, d'un appartement voisin, cria: «Waldemar! noble Fitzurse!» et, ôtant son bonnet, le futur chancelier, titre auquel aspirait le rusé Normand, se hâta d'aller recevoir les ordres de son futur souverain.
CHAPITRE XVI.
«Dans un lointain désert, à la foule inconnu, un vénérable ermite vécut depuis sa première jeunesse jusqu'à l'âge mûr. La mousse était son lit, une grotte sa cellule, sa nourriture des fruits, sa boisson de l'eau de source; éloigné des hommes, il passait ses jours avec Dieu; la prière était sa seule occupation, la louange son unique plaisir.»
PARNELL.
Le lecteur ne peut avoir oublié que la victoire, dans la seconde journée du tournoi, fut décidée par le secours du chevalier inconnu, dont la conduite passive et indifférente durant la première partie de l'assaut, l'avait fait surnommer le Noir-Fainéant. Le chevalier avait quitté l'arène immédiatement après le triomphe assuré; et lorsqu'il fut appelé pour recevoir le prix de sa valeur, on ne le trouva point. Pendant que les hérauts d'armes le réclamaient à haute voix et au son des trompettes, il dirigeait sa course vers le nord, évitant les sentiers frayés et prenant le chemin le plus court à travers les bois. Il passa la nuit dans une petite hôtellerie isolée, où cependant un ménestrel errant lui donna des nouvelles du résultat de la seconde journée du tournoi.
Le lendemain il partit de bonne heure, dans le dessein de voyager plus long-temps; son cheval, qu'il avait eu soin de ménager la veille, lui permettant de faire un bon trajet sans avoir besoin de beaucoup de repos. Toutefois il fut trompé dans son espoir, car les sentiers qu'il avait suivis étaient si tortueux que lorsque la nuit vint le surprendre, il se trouvait seulement sur la lisière du West-Riding, dans le comté d'York. Le cheval et le cavalier avaient besoin de nourriture, et il devenait indispensable de chercher quelque lieu pour y demeurer jusqu'au jour. L'endroit où le voyageur se trouvait ne semblait propre à lui fournir ni abri, ni souper, et il était sur le point de se voir réduit à l'expédient habituel aux chevaliers errans, qui, en pareille occasion, abandonnaient leur monture au pâturage, et se couchaient sur la dure au pied d'un chêne, en songeant tout à leur aise à la dame de leurs pensées. Mais soit que le chevalier noir n'eût pas de maîtresse, soit qu'il fût en amour aussi indifférent qu'il avait paru l'être au tournoi, il n'était point assez occupé de réflexions passionnées sur une belle et sur ses rigueurs, pour oublier la fatigue et la faim, et pour que les doux rêves de la galanterie lui tinssent lieu de lit et de souper. Il fut donc très peu satisfait, lorsque promenant ses regards autour de lui, il se trouva environné de bois, à travers lesquels s'offraient, il est vrai, plusieurs clairières et des sentiers, mais qui semblaient avoir été tracés par des troupeaux qui étaient venus paître dans la forêt, ou par les bêtes fauves et les chasseurs qui les poursuivent.
Le soleil aux rayons duquel le chevalier avait jusqu'alors dirigé sa course, venait de disparaître sur sa gauche derrière les montagnes du comté de Derby, et tout effort qu'il eût tenté pour aller plus loin aurait pu l'écarter de sa route et reculer le terme de son voyage. Après avoir inutilement essayé de choisir le sentier le plus battu dans l'espoir qu'il le conduirait à la chaumière de quelque garde-forestier ou de quelque berger, convaincu à la fin qu'il ne pouvait fixer son choix, il résolut de se confier au seul instinct de son cheval, instinct qu'il avait eu plus d'une fois l'occasion de mettre à l'essai, et qui lui avait prouvé que ces animaux sont souvent des guides plus sûrs que leurs cavaliers.
Cet intelligent quadrupède, tout fatigué qu'il était d'une si longue journée sous le poids d'un maître vêtu de sa lourde armure, ne sentit pas plutôt les rênes flotter à l'abandon sur son cou, que, se voyant l'arbitre de sa direction, il sembla prendre de nouvelles forces, et ce coursier, qui naguère eût à peine obéi à l'éperon autrement que par un soupir ou gémissement, tout fier actuellement de la confiance que l'on avait en lui, dressa les oreilles, releva la tête, et prit de lui-même un trot plus vif. Le sentier qu'il adopta n'était pas dans la même direction que celle que le chevalier avait suivie durant le jour; mais comme le cheval semblait content de son choix, le cavalier s'abandonna totalement à sa discrétion. L'événement prouva qu'il avait eu raison, car le sentier parut bientôt un peu plus large et plus battu, et le son d'une petite cloche avertit le chevalier qu'il se trouvait à peu de distance de quelque chapelle ou ermitage.
Il atteignit une pelouse ouverte, de l'autre côté de laquelle un roc s'élevant d'une manière abrupte sur une plaine légèrement inclinée, offrait au voyageur un front gris et dentelé. Le lierre en plusieurs lieux couvrait ses flancs, et en quelques autres on voyait s'élever le chêne et le houx, dont les racines trouvaient leur nourriture dans les fentes et crevasses du rocher, tandis que les rameaux de ces arbres se balançaient sur le précipice, comme le panache d'un guerrier sur son casque luisant d'acier, donnant ainsi de la grace à un objet dont l'effet principal devait être l'effroi. Au bas de ce rocher et s'appuyant contre lui, était une hutte grossière formée de troncs d'arbres coupés dans la forêt voisine et joints ensemble de manière à braver l'intempérie des saisons, au moyen de ce que leurs interstices étaient bouchés par un ciment d'argile et de mousse. La tige d'un jeune sapin dépouillé de ses branches, avec un morceau de bois lié transversalement vers le haut, était plantée près de la porte, comme un rustique emblème de la sainte Croix. À une faible distance à droite, une source d'eau limpide jaillissait du rocher et tombait dans le creux d'une pierre dont le travail des ans avait fait un bassin naturel. S'échappant ensuite, elle devenait un ruisseau qui, avec un léger murmure, coulait dans un lit qu'elle s'était lentement formé, et s'avançait en serpentant à travers une plaine étroite pour aller se perdre dans un bocage voisin.
Auprès de cette fontaine apparaissaient les ruines d'une petite chapelle, dont le toit en partie n'existait plus. Cet humble bâtiment, lorsqu'il était entier, n'avait eu jamais plus de seize pieds de longueur sur douze de largeur; et le toit, bas en proportion, reposait sur quatre voûtes ou arcades en saillie aux quatre angles du bâtiment et supportées chacune par un pilier massif. Les bords de deux de ces arches étaient encore debout, bien que le toit qui avait existé entr'elles fût écroulé; les deux autres étaient parfaitement conservées. L'entrée de ce vieil édifice religieux se trouvait sous une arche arrondie et très basse, décorée d'ornemens en zigzag semblables à des dents de requin, comme on en voit encore aux anciennes églises saxonnes. Sur le porche s'élevait un beffroi soutenu par quatre piliers, entre lesquels pendait la cloche verdâtre et calcinée dont le faible tintement avait été entendu quelques instans auparavant par le chevalier noir.