«Je n'aime pas cette musique, mon père,» dit le noble Athelstane à Cedric; car il le nommait souvent ainsi par respect pour son âge. «Je ne l'aime pas non plus, notre oncle,» lui dit Wamba; «je crains beaucoup que nous n'ayons à payer le musicien.»--«Selon moi,» répliqua Athelstane, sur le cerveau duquel la bonne bière de l'abbé, déjà fameuse à cette époque, avait produit une impression favorable; «selon moi, nous ferions mieux de retourner sur nos pas et de rester avec l'abbé jusqu'à l'après-dînée. Cela porte malheur de voyager lorsque le chemin est traversé par un moine, un lièvre, ou un chien hurlant, avant que d'avoir fait un second repas.»--«Allons, cria Cedric impatienté, le temps n'est déjà que trop court pour accomplir notre voyage! quant au chien, je le connais; c'est celui de ce fripon de Gurth, et un fuyard inutile comme son maître.»
En parlant ainsi et en se dressant sur ses étriers, Cedric, tout irrité de ce retard, lança une javeline contre le pauvre Fangs; car c'était Fangs qui, ayant suivi les traces de son maître dans son expédition de maraude, l'avait perdu ici, et témoignait de cette manière sa joie de l'avoir retrouvé. La javeline blessa à l'épaule le dogue fidèle, si avant, qu'il faillit d'être cloué à la terre; et Fangs se sauva de la présence du thane courroucé en poussant des cris de douleur. L'âme du gardeur de pourceaux se gonfla de colère; car il fut plus sensible au meurtre prémédité de son chien qu'au mauvais traitement qu'il avait reçu lui-même. Ayant essayé vainement de porter la main à ses yeux, il dit à Wamba, qui, témoin de la mauvaise humeur de son maître, s'était prudemment tenu à l'écart: «Je t'en prie, rends-moi le service de m'essuyer les yeux avec le pan de ton manteau; la poussière me fait mal, et ces liens, qui me retiennent, ne me permettent d'agir ni d'une manière ni de l'autre.»
Wamba fit ce qu'il demandait; et quelque temps ils marchèrent côte à côte en silence. Gurth à la fin ne put retenir son émotion plus long-temps. «Ami Wamba, dit-il, de tous ceux qui sont assez fous pour servir Cedric, tu as seul le talent de lui rendre ta folie agréable. Va donc le trouver, et dis-lui que, ni par affection ni par crainte, Gurth ne le servira plus davantage. Il peut me flageller, me charger de fers, me trancher la tête; mais il n'est pas en son pouvoir de me forcer à l'aimer et à lui obéir. Va donc lui dire que Gurth, fils de Beowulph, ne veut plus le servir.»--«Assurément, dit Wamba, tout fou que je suis, je ne remplirai pas cet imprudent message. Cedric a une autre javeline fixée à sa ceinture, et tu sais qu'il ne manque pas toujours son but.»
«Peu m'importe, dit Gurth, il peut en faire un de moi. Hier il laissa son fils Wilfrid, mon jeune maître, baigné dans son sang; aujourd'hui il a voulu tuer en ma présence la seule autre créature qui m'ait toujours exprimé de l'attachement. Par saint Edmond, saint Dunstan, saint Withold, saint Édouard le confesseur, et tous les autres saints du calendrier saxon (car Cedric ne jurait jamais par aucun saint qui ne fût d'origine saxonne, et tous ses gens faisaient de même), je ne lui pardonnerai jamais.»
«Cependant, à ce que je crois,» dit le bouffon, qui jouait fréquemment le rôle de conciliateur dans la famille, «notre maître n'avait point le projet de faire du mal à Fangs, il ne voulait que l'effrayer; car, si vous l'avez remarqué, il s'est dressé sur ses étriers comme pour viser au dessus du but, et cette direction eût rempli son attente sans un malheureux saut du chien, qui a reçu de la sorte une telle égratignure, qu'il me sera facile de guérir avec un emplâtre de poix de la largeur d'un sou[37].»--«Si cela était vrai, dit Gurth, si je pouvais le croire! mais non, j'ai vu la javeline bien dirigée, je l'ai entendue siffler en l'air, avec toute la méchanceté pleine de rage de celui qui l'avait lancée, et après avoir été violemment fixée au sol, elle frémissait encore, comme si elle eût regretté d'avoir manqué son but. Par le pourceau chéri de saint Antoine, je ne veux plus le servir.» À ces mots, le courroucé gardien de pourceaux se renferma dans un silence morne et tellement profond, que toutes les pasquinades du jovial Wamba ne purent le rompre de long-temps.
[Note 37: ][(retour) ] Le texte, dit un penny, monnaie de cuivre britannique, de la valeur de dix centimes.A. M.
Cedric et Athelstane, qui précédaient la troupe, causaient alors ensemble sur l'état du pays, sur les dissensions de la famille royale, les querelles féodales de la noblesse normande, et sur la chance qui s'offrait aux Savons opprimés de secouer le joug de l'étranger, ou du moins d'acquérir durant ces convulsions intestines l'indépendance qui en pouvait résulter à leur profit, sujet pour lequel Cedric était rempli d'enthousiasme. Le rétablissement, les franchises de sa race, étaient devenus en effet la permanente utopie de son coeur, et il y eût sans peine immolé son bonheur domestique, avec les propres intérêts de son fils. Mais afin d'accomplir cette grande révolution en faveur des Anglais indigènes, il fallait que parmi eux il régnât une complète harmonie et qu'ils agissent de concert sous un chef reconnu. La nécessité de prendre ce chef dans les Saxons du sang royal était non seulement évidente, mais elle était une condition formelle de ceux à qui Cedric avait confié ses secrets desseins et ses plus chères espérances. Athelstane avait au moins ce titre, à défaut d'autres avantages; et, quoiqu'il possédât peu de talens pour se recommander comme chef de parti, il offrait un extérieur imposant, ne manquait point de bravoure, avait été accoutumé aux exercices militaires, et paraissait disposé à déférer aux avis de conseillers plus expérimentés. Par dessus tout, il était connu pour libéral, hospitalier et doué d'un bon naturel. Mais quelles que fussent les prétentions qu'Athelstane pût mettre en avant pour mériter d'être le chef de la confédération saxonne, bien des gens de cette nation penchaient pour lady Rowena, qui descendait en ligne directe d'Alfred-le-Grand, et dont le père avait été un guerrier renommé par sa prudence, son courage, sa générosité, et de qui la mémoire était toujours chère à ses compatriotes opprimés.
Il n'eût pas été difficile à Cedric, s'il l'eût voulu, de se mettre lui-même à la tête d'un troisième parti, non moins redoutable que les autres. S'il n'était pas du sang royal, il avait du courage, de l'activité de l'énergie, et, par dessus tout, ce dévouement sans bornes à la cause nationale, qui lui avait valu l'épithète de Saxon; et d'ailleurs sa naissance ne le cédait à aucune autre qu'à celles d'Athelstane et de Rowena. Pourtant ces qualités ne s'accordaient guère avec son désintéressement; et au lieu de chercher à diviser encore sa nation affaiblie en créant une faction à son profit, son plan favori était d'éteindre les factions qui existaient déjà, en négociant le mariage d'Athelstane avec lady Rowena. L'attachement mutuel de celle-ci et de son fils Ivanhoe mettait obstacle à une telle union, et il avait été la cause du bannissement de Wilfrid du toit paternel.
Cedric avait pris cette rigoureuse détermination dans l'espoir que l'absence de son fils porterait Rowena à oublier la préférence qu'elle lui marquait; il se trompa dans son calcul, désappointement que, du reste, on aurait pu attribuer en partie à la manière dont sa pupille avait été élevée. Cedric, pour qui le nom d'Alfred était comme celui d'une divinité, avait soigné l'unique rejeton de ce grand roi, avec des égards tels qu'on en aurait à peine accordé de semblables à une princesse reconnue. La volonté de Rowena dans presque toutes les occasions avait été une loi pour la maison de Cedric, et lui-même, comme s'il eût voulu que la souveraineté de cette tige royale fût pratiquée dans son petit cercle, se faisait gloire publiquement de lui obéir, comme s'il n'avait été que le premier de ses sujets. Accoutumée ainsi à l'exercice non seulement d'une volonté libre, mais d'une autorité sans contradiction, Rowena n'était pas disposée, par suite de cette même éducation, à céder aux tentatives qui auraient pour but de contrôler ses affections, et de l'obliger à une alliance opposée à son inclination; elle aurait au contraire défendu son indépendance en un point où la plupart des personnes de son sexe qui ont été élevées à l'obéissance et à la soumission apportent souvent de la résistance à l'autorité de leurs parens ou tuteurs. Tout ce qu'elle sentait vivement, elle l'exprimait sans gêne et avec franchise, et Cedric, non désaccoutumé de la déférence qu'il avait pour les opinions invariables de sa pupille, ne savait trop comment s'y prendre pour faire prédominer son pouvoir de tuteur.
Ce fut en vain qu'il essaya d'éblouir sa pupille avec la perspective d'un trône imaginaire. Douée d'un jugement sain, elle regardait le projet de Cedric comme d'une exécution non seulement impossible, mais encore très peu désirable. Du moins en ce qui la concernait personnellement, il n'aurait pu s'achever. Sans chercher à dissimuler la préférence ouverte qu'elle accordait à Wilfrid d'Ivanhoe, elle déclara que, si même ce chevalier favorisé venait hors de question, elle se réfugierait dans un couvent plutôt que de partager un trône avec Athelstane, qu'elle avait toujours méprisé, et que maintenant elle commençait à détester, à cause des peines et des désagrémens qu'elle avait ressentis à son sujet.