Néanmoins Cedric, dont l'opinion sur la constance des femmes était loin d'être favorable, persistait à user de toute son influence pour faire réussir le mariage projeté, croyant par là qu'il rendait un éminent service à la cause des Saxons. La soudaine et romanesque apparition de son fils lui avait paru avec raison porter un coup mortel à ses hautes espérances. Son affection paternelle, il est vrai, avait quelques instans remporté la victoire sur son orgueil outré et son ardent patriotisme; mais ces deux sentimens avaient repris tout leur empire, et Cedric était résolu de tenter un dernier effort pour l'union de sa pupille et d'Athelstane, en prenant d'ailleurs les mesures propres à hâter l'affranchissement de sa patrie.

C'était de ce dernier sujet qu'il s'entretenait maintenant avec son compagnon de route, non sans avoir de temps en temps raison de se plaindre, comme Hotspur, de ce qu'il avait mis en avant un pareil être pour une action si honorable; c'était, pour ainsi dire, comme s'il eût présenté une jatte de lait écrèmé à un palais délicat et sensuel[38]. Athelstane, il est vrai, était assez vain, et il aimait à avoir les oreilles chatouillées par les récits de sa haute origine et de son droit héréditaire aux hommages et à la souveraineté. Mais cette petite vanité se trouvait satisfaite par le salut de main[39] de ses vassaux et des Saxons qui l'approchaient. Il avait bien le courage de braver le danger, mais il lui répugnait de se donner la peine d'aller le chercher; et pendant qu'il tombait d'accord avec Cedric sur les droits des Saxons à recouvrer leur indépendance, il était plus encore aisément convaincu de son titre pour régner sur eux, quand cette indépendance aurait été conquise; et même alors qu'il s'agissait de prouver la légitimité de ses prétentions il redevenait Athelstane l'indolent, se montrait irrésolu, temporiseur et sans rien entreprendre. Les énergiques exhortations de Cedric n'avaient pas plus d'effet sur son âme impassible, que des boulets rouges déposés dans l'eau, lesquels y occasionnent un peu de bruit et de fumée, et s'éteignent sur-le-champ.

[Note 38: ][(retour) ]Hotspur, mot qui veut dire éperon chaud, est un des personnages dramatiques de Shakspeare; c'était le fils du duc de Northumberland. Murat, chez nous, fut un Hotspur. On ne retrouve pas ce mot pittoresque dans la version de mon prédécesseur, ni la comparaison qui vient à la suite. En général, le romancier anglais se plaît à donner aux noms de ses interlocuteurs des significations caractéristiques; c'est ainsi qu'il dédie son ouvrage au docteur Dryasdust, expression formée des trois mots dry, sec; as, comme; et dust, poussière. Le docteur Dryasdust équivaut donc à sec comme la poussière; ce qui s'applique merveilleusement à un antiquaire ou érudit qui se dessèche sur ses bouquins chargés de poudre: de même qu'ici hotspur caractérise fort bien un courageux guerrier.

[Note 39: ][(retour) ]On sait que les Anglais ne s'ôtent point le chapeau pour se saluer, mais se font réciproquement un geste de la main droite en avant.A. M.

Si, renonçant de ce côté à sa tâche, qu'on pourrait comparer à un cavalier serrant de l'éperon une haridelle épuisée de fatigue, ou à un forgeron qui battrait un fer froid, Cedric passait à sa pupille, il n'en recevait guère plus de satisfaction. En effet, comme sa présence interrompait les causeries de Rowena et de sa favorite, sur la valeur et le destin de Wilfrid, la suivante Elgitha ne manquait pas de se venger, elle et sa maîtresse, en rappelant la manière dont le noble Athelstane avait été désarçonné dans la lice, sujet le plus désagréable qui pût résonner à l'oreille de Cedric. Pendant toute la journée, le voyage du quinteux Saxon fut semé de déplaisirs et de contre-temps, à tel point que plus d'une fois il maudit intérieurement le tournoi, ceux qui l'avaient conçu, et sa propre folie qui l'y avait amené.

Vers midi, sur la proposition d'Athelstane, les voyageurs s'arrêtèrent près d'une fontaine, sur la lisière d'un bois, pour faire reposer leurs chevaux et se restaurer eux-mêmes avec les provisions dont le généreux abbé de saint Withold avait pour eux chargé une mule. Cette halte, qui fut un peu longue, et plusieurs autres, ne laissaient plus aux voyageurs l'espérance d'arriver à Rotherwood que de nuit, ce qui les obligea de hâter davantage le pas de leurs montures.

CHAPITRE XIX.

«Une troupe d'hommes armés, escortant quelque noble dame, comme leurs paroles diffuses l'annonçaient tandis qu'inaperçu je me tenais derrière eux, marchent très près les uns des autres, et se disposent à passer la nuit dans le château voisin.»
JOANNA BAILLIE, Orra, tragédie.

Nos voyageurs étaient arrivés sur la lisière d'un bois, et ils étaient sur le point d'en traverser le labyrinthe, ce qui était dangereux dans ce temps-là, vu le nombre d'outlaws ou proscrits que l'oppression et la misère avaient poussés au désespoir, et qui occupaient les forets en bandes assez nombreuses pour défier aisément la faible police de l'époque. Cependant, malgré l'heure avancée, Cedric et Athelstane croyaient pouvoir ne rien craindre de ces maraudeurs, vu qu'ils étaient accompagnés de dix serviteurs d'armes, outre Wamba et Gurth, dont le secours était pour ainsi dire nul, l'un ayant les bras liés, l'autre n'étant qu'un bouffon. On peut ajouter qu'en traversant ainsi la forêt durant les ténèbres de la nuit, Cedric et Athelstane ne comptaient pas moins sur les égards que l'on avait pour eux que sur leur caractère et leur propre courage. Les outlaws, que la sévérité des lois sur les forêts avaient réduits à cet état de vagabondage désespéré, étaient, la plupart, des yeomen ou archers d'origine saxonne, et l'on pensait généralement qu'ils respectaient les personnes et les biens de leurs compatriotes.

Comme ils poursuivaient leur route, ils furent tout-à-coup alarmés par les cris répétés d'individus qui appelaient au secours. Ils se rendirent au lieu d'où venaient ces cris, et à leur grande surprise, ils trouvèrent une litière fermée, près de laquelle se tenait une jeune fille richement vêtue à la mode juive, et un vieillard que sa toque jaune faisait reconnaître pour un juif, lequel allait et venait d'un air désespéré, et se tordant les mains, comme si un grand désastre l'avait frappé.