L'ermite, entièrement accoutré comme un archer, avec l'épée et le bouclier, l'arc et le carquois, et une forte pertuisane sur l'épaule, quitta le premier sa cellule à la tête de la bande, après avoir eu soin de fermer la porte, sous le seuil de laquelle il déposa la clef. «Es-tu en état de nous servir, bon ermite, lui demanda Locksley, ou la bouteille brune roule-t-elle toujours dans ton cerveau offusqué par les vapeurs bachiques?»--«Pas plus que ne ferait une goutte de la fontaine de saint Dunstan, répondit le moine; il y a encore un certain bourdonnement dans ma tête et de l'instabilité dans mes jambes, mais vous verrez tout à l'heure qu'il n'y paraîtra plus.» Disant cela, il se coucha sur le bord du bassin dans lequel s'écoulaient les eaux de la fontaine, en formant dans leur chute quelques bulles qui dansaient à la lueur blanchâtre de la lune, et il se mit à boire comme s'il avait voulu tarir la source.
«Combien y a-t-il de temps, ermite de Copmanhurst, que tu n'as, dit le chevalier noir, avalé une aussi bonne gorgée d'eau?»--«Cela ne m'était jamais arrivé, répondit le moine, depuis qu'un baril de vin laissa échapper, par une fente hétérodoxe, tout le nectar qu'il renfermait, et ne m'offrit plus rien pour étancher ma soif, que la source libérale de mon saint patron.» Plongeant ensuite ses mains et sa tête dans la fontaine, il en effaça toutes les traces de son orgie nocturne. Ainsi revenu à la sobriété, le joyeux moine fit tournoyer sur sa tête, avec trois doigts, sa lourde pertuisane, comme s'il eût balancé un roseau et s'écria: «Où sont ces fourbes ravisseurs qui enlèvent de jeunes filles contre leur volonté? Je veux que le diable me torde le cou si je ne suis pas en état d'en terrasser une douzaine.»
«Est-ce que tu profères des juremens, saint ermite?» lui dit le chevalier noir. «Ne me parle plus d'ermite, répliqua le cénobite métamorphosé; par saint Georges et le Dragon, je ne suis plus un moine quand j'ai quitté le froc; sitôt que j'ai endossé ma casaque verte, je bois, je jure et je chiffonne une collerette aussi bien que le plus jovial forestier du West-Riding.»--«Allons, joyeux frocard, dit Locksley, silence; tu fais autant de bruit que tout un couvent, la veille d'une fête, quand le père est allé se mettre au lit. Venez aussi, mes dignes maîtres, ne nous amusons pas à causer davantage. Il faut réunir toutes nos forces; elles nous seront nécessaires, si nous devons escalader le château de Réginald de Front-de-Boeuf.»
«Quoi! dit le chevalier noir, est-ce Front-de-Boeuf qui arrête sur les grands chemins royaux les sujets de son prince? est-il devenu oppresseur et brigand?»--«Oppresseur, il le fut toujours,» dit Locksley. «Et pour brigand, dit le moine, je doute si jamais il fut moitié aussi honnête homme que bien des voleurs de ma connaissance.»--«En avant, chapelain, et silence, dit l'archer; il vaut mieux arriver avec célérité au lieu du rendez-vous, que de s'amuser à dire ce que la décence et la réserve devraient couvrir d'un voile.
CHAPITRE XXI.
«Hélas! combien d'heures, de jours, de mois et d'années ont passé depuis que des humains se sont assis à cette table, où la lampe et le flambeau brillaient sur sa riche étendue! Il me semble ouïr la voix des temps passés murmurer encore sur nous dans le vide immense de ces sombres arcades, comme les accens mélancoliques de ceux qui depuis long-temps sommeillent dans la nuit du tombeau.»
JOANA BAILLIE. Orra, tragédie.
Tandis que l'on prenait ces mesures en faveur de Cedric et de ses compagnons, les hommes armés qui les avaient saisis conduisaient leurs captifs vers la place de sûreté destinée à être leur prison. Mais la nuit était sombre, et les sentiers de la foret n'étaient connus qu'imparfaitement de ces nouveaux maraudeurs, qui furent obligés de faire plusieurs haltes, et même une ou deux fois de retourner sur leurs pas pour retrouver la direction qu'ils devaient suivre. L'aurore eut besoin de les saluer, afin qu'ils pussent reprendre le bon chemin; alors la cavalcade s'avança un peu plus vite. Ce fut alors que le dialogue suivant s'établit entre les deux chefs de prétendus bandits:
«Il est temps de nous quitter, sire Maurice de Bracy, lui dit le templier, afin de jouer le second acte de la pièce; car tu dois agir maintenant comme un chevalier libérateur.»--«J'ai fait de meilleures réflexions, répondit Bracy; je ne te quitterai qu'après que notre belle prise aura été déposée en sûreté dans le château de Front-de-Boeuf. Là, je me montrerai à lady Rowena dans mon costume ordinaire, et je me flatte qu'elle rejettera sur l'entraînement irrésistible de ma passion, la violence dont j'ai usé à son égard.»--«Et quelle raison t'a fait changer d'avis?»--«Cela ne te regarde point, mon cher templier.»--«J'espère pourtant, sire chevalier, que ce changement ne vient pas de soupçons injurieux sur mon honneur, comme Fitzurse aurait pu en insinuer.»--«Mes pensées m'appartiennent, répondit de Bracy; le diable rit, dit-on, quand un voleur en dérobe un autre, et nous savons que si même Satan lui soufflait flamme et bitume, il n'empêcherait pas un templier de suivre son penchant.»--«Ni le chef d'une compagnie franche, reprit le templier, d'être traité par un ami et un camarade de la même manière qu'il traite les autres.»
«Cette récrimination est aussi périlleuse qu'inutile, répondit de Bracy; il me suffit de savoir que je connais la morale de l'ordre des templiers[42], et je ne te donnerai pas l'occasion de m'enlever la jolie proie pour laquelle je cours tant de risque.»--«Mais que crains-tu, reprit le templier; ne connais-tu pas les voeux de mon ordre?»--«Je les connais très bien, et je sais également de quelle manière ils sont observés. Templier, crois-moi, les règles de la galanterie s'interprètent largement dans la Terre-Sainte, et en cette occasion je ne veux rien confier à votre délicatesse.»--«Sache donc la vérité, dit le templier; je ne me soucie aucunement de ta belle aux yeux bleus; il y a dans le cortége deux beaux yeux noirs qui me plairont davantage.»--«Eh quoi! chevalier, tu t'abaisserais à la suivante?»--«Non, par ma foi reprit le templier; je ne porte jamais les yeux sur une femme de chambre. J'ai parmi les captives une prise non moins belle que la tienne.»--«Par la sainte messe, tu veux parler de la charmante Israélite.»--«Eh bien! s'il est ainsi, que peut-on y trouver à redire?»--«Absolument rien, dit de Bracy, à moins que votre voeu de célibat ou un remords de conscience ne vous empêche d'avoir une intrigue avec une juive.»
[Note 42: ][(retour) ]L'interlocuteur a une bien fausse idée de cette morale, et Walter Scott le fait parler d'après les ennemis les plus acharnés des templiers, ainsi qu'eussent parlé les bourreaux de Philippe-le-Bel. Les templiers faisaient voeu de pauvreté sans être soumis à une pauvreté absolue, car par ce voeu on entendait qu'ils devaient être toujours prêts à partager leurs biens avec les malheureux, et même à les sacrifier pour les besoins de leur ordre. Ils faisaient voeu de chasteté, c'est-à-dire d'avoir l'impudicité en horreur, afin de n'outrager ni la décence ni les moeurs. Nous renvoyons, au surplus à notre note N° 19.A. M.