«Quant à mon voeu, répondit le templier, notre grand-maître m'a accordé une dispense[43], et la conscience d'un homme qui a tué trois cents Sarrasins n'a pas besoin de s'alarmer pour une pécadille, comme celle d'une jeune paysanne qui va se confesser le vendredi saint.»--«Tu connais mieux tes priviléges que moi, dit Maurice; mais j'aurais juré que vous étiez plus amoureux de l'argent du vieux juif que des yeux noirs de sa fille.»--«Je puis aimer l'un et l'autre, répondit le templier; d'ailleurs le juif n'est qu'un demi-butin. Je dois partager ses dépouilles avec Front-de-Boeuf, qui ne nous prête pas son château pour rien. Il me faut quelque chose qui m'appartienne exclusivement, et j'ai fixé mon choix sur l'aimable juive comme ayant à mes yeux une valeur spéciale. Mais à présent que tu connais mon dessein, ne reprendras-tu pas ton premier projet? Tu n'as rien, comme tu le vois, à redouter de mon intervention.»--«Non, répondit de Bracy, je resterai à côté de ma prise. Ce que tu dis peut être vrai; mais je n'aime pas les priviléges acquis par dispense du grand-maître, ni le mérite résultant du massacre de trois cents Sarrasins. Vous avez trop de droit à un libre pardon pour vous rendre scrupuleux sur quelques peccadilles de plus.»

[Note 43: ][(retour) ]Voilà une calomnie gratuite comme toutes les précédentes et beaucoup d'autres qui vont suivre. Si Walter Scott les a trouvées dans les écrits des moines, sa raison judicieuse aurait dû faire la part des temps et des positions respectives. Nous ne prétendons pas soutenir que les anciens templiers aient tous été des modèles de sagesse et de vertu, mais il y a loin de quelques faiblesses humaines à des perfidies et à des monstruosités.A. M.

Pendant ce dialogue, Cedric faisait de vains efforts pour connaître ses gardiens. «Vous devez être Anglais, leur dit-il, et cependant, juste ciel! vous tombez sur vos compatriotes comme s'ils étaient des Normands. Vous êtes sans doute mes voisins, par conséquent mes amis; car quels pourraient être les Anglais du voisinage qui auraient des raisons pour agir autrement? Même parmi vous, yeomen, qui avez été mis hors la loi, plus d'un sans doute ont eu recours à ma protection; j'ai eu pitié de leurs malheurs, et j'ai maudit l'oppression de leurs tyrans féodaux. Que voulez-vous donc faire de moi? Vous êtes pires que des brutes dans votre conduite. Voulez-vous être sourds comme elles?

Ce fut en vain que Cedric cherchait ainsi à faire parler ses gardiens; ils avaient de trop bonnes raisons pour garder le silence et s'attirer des reproches. Ils continuèrent à le pousser d'un pas rapide jusqu'à l'entrée d'une avenue bordée d'arbres d'un feuillage varié, et à l'extrémité de laquelle on apercevait Torsquilstone, ancien château qui appartenait alors à Réginald Front-de-Boeuf; c'était une forteresse peu considérable, consistant en un donjon, ou vaste tour haute et carrée, entourée de bâtimens moins élevés, bordés d'une cour circulaire. Autour du mur extérieur régnait un fossé dont l'eau arrivait d'un ruisseau voisin. Front-de-Boeuf, à qui son caractère altier attirait souvent des querelles avec ses ennemis, avait ajouté à son château de nouvelles tours, de manière à flanquer chacun des angles. L'entrée principale, suivant l'usage du temps, était placée sous les voûtes d'une barbacane, ou fortification extérieure terminée et défendue par deux petits bastions latéraux.

Cedric n'eut pas plus tôt découvert les tourelles de Front-de-Boeuf, qui élevaient dans les airs leurs créneaux chargés de mousse et de lierre, et sur lesquels brillaient les premiers rayons du soleil levant, qu'il ne lui resta plus de doute sur la cause de son accident. J'étais injuste, dit-il, envers les outlaws de ces forets, lorsque je supposais que mes ravisseurs appartenaient à ces bandits; j'aurais bien pu confondre avec autant de raison les renards de ces halliers avec les loups dévastateurs de France. Dites-moi, chiens d'étrangers, est-ce à ma vie, est-ce à mon or que vous en voulez? C'est trop en effet que deux Saxons, moi et le noble Athelstane, nous gardions encore des terres dans un pays qui autrefois était le patrimoine de notre race? Qu'on nous mette donc à mort, et complétez votre tyrannie en nous arrachant la vie comme vous avez commencé par nous ravir nos libertés. Si Cedric le Saxon ne peut délivrer l'Angleterre, il mourra volontiers pour elle. Dites à votre tyran de maître que je lui demande seulement la mise en liberté de lady Rowena. C'est une femme, il ne doit pas la craindre, et avec nous périront tous ceux qui osent combattre pour sa cause.

Les gardiens de Cedric restèrent muets comme auparavant, et on arriva devant le château sans qu'il eût pu obtenir d'eux un seul mot de réponse. De Bracy sonna trois fois du cor, et les archers vinrent le reconnoître. Le pont-levis fut baissé et la cavalcade fut introduite. L'on fit descendre de cheval les prisonniers pour les conduire dans une grande salle où leur fut dressé un repas impromptu, auquel le seul Athelstane prit part. Le descendant d'Édouard le confesseur n'eut pas même le temps de faire honneur à la bonne chère étalée devant lui; car on lui annonça que Cedric et lui-même seraient enfermés dans une autre pièce que celle de lady Rowena. Toute résistance eût été inutile, et ils furent obligés de suivre leurs guides dans une vaste chambre soutenue par deux rangs de piliers massifs, pareils à ceux des réfectoires et des maisons chapitrales qu'on voit encore dans les ruines des anciens monastères.

Lady Rowena, séparée de sa suite, fut conduite avec courtoisie à la vérité, mais sans qu'on eût pris conseil de son inclination, dans un appartement plus éloigné. Cette distinction un peu alarmante pour sa pudeur fut accordée à Rébecca, en dépit des instances de son père, qui alla même jusqu'à offrir de l'or dans cette cruelle extrémité, pour qu'il lui fût permis de rester avec elle. «Lâche infidèle, répondit un de ses gardes, lorsque tu auras vu la tannière qui t'est réservée, tu ne désireras plus que ta fille la partage.» Et, sans plus de discours, on poussa le juif d'un côté et la fille de l'autre. Les domestiques furent désarmés, fouillés avec soin, et confinés dans une autre aile du château. Enfin on refusa même à lady Rowena sa suivante Égiltha.

L'appartement dans lequel les chefs saxons furent conduits, car c'est d'eux maintenant que nous allons nous occuper d'abord, bien qu'il fût changé en une sorte de prison, avait été jadis la grande salle du château; mais il était aujourd'hui abandonné aux rats, parce que son maître actuel, ayant amélioré cette habitation, tant sous le rapport de la sûreté que sous celui de l'agrément, il existait une autre salle d'honneur dont le plafond était soutenu par des piliers plus grêles et plus élégans, pendant que la pièce elle-même était décorée d'ornemens que les Normands avaient déjà introduits dans l'architecture.

Cedric arpentait sa prison en se livrant à ses fureurs et à ses réflexions sur le passé et le présent, tandis que l'apathie de son compagnon lui tenait lieu de patience et de philosophie, pour l'aider à tout endurer, si ce n'est le désagrément de sa position actuelle. Il y était même si peu sensible, qu'il se levait seulement de temps à autre aux bouffées de colère de son ami Cedric.

«Oui, dit ce dernier, moitié se parlant à lui-même et moitié s'adressant à Athelstane, ce fut en cette même salle que mon père dîna avec Torquil Wolfganger, lorsqu'il reçut le vaillant et infortuné Harold, qui s'avançait contre les Norwégiens réunis au rebelle Tosti. Ce fut dans cette salle que Harold fit une si belle réponse à l'envoyé de son frère révolté. Combien de fois mon père ne m'a-t-il pas conté cette importante histoire! L'envoyé de Tosti fut admis en ce lieu, qui put contenir à peine la foule des nobles chefs saxons, lorsque ceux-ci buvaient à pleine coupe un rouge nectar autour de leur monarque.»