«J'espère,» dit Athelstane un peu réveillé par cette fin du discours de son ami, «j'espère qu'on n'oubliera pas de nous envoyer du vin et des rafraîchissemens à midi; à peine avons-nous eu le temps de déjeuner, et je ne me suis jamais bien trouvé de mes repas quand j'ai pris quelque nourriture immédiatement après être descendu de cheval, quoique les médecins aient recommandé cet usage.» Cedric continua son histoire sans faire aucune attention à l'observation interpolée de son ami.
«L'envoyé de Tosti s'avança dans cette salle sans être intimidé de la contenance rébarbative de ceux qui l'entouraient, et il vint se placer près du trône de Harold. «Seigneur et roi, lui dit-il, quelle condition espères-tu de ton frère s'il dépose les armes et te demande la paix?»--«L'amour d'un frère, s'écria le généreux Harold, et le beau comté de Northumberland.»--«Et si Tosti accepte ces conditions, reprit l'ambassadeur, quelles terres assignerez-vous à son fidèle allié Hardrada, roi de Norwège.»--«Sept pieds de terrain anglais, reprit fièrement Harold; ou, comme Hardrada passe pour un géant, peut-être lui en céderons-nous quelques pouces de plus.»--«La salle retentit alors d'acclamations, et les coupes furent vidées à la santé du Norwégien, qui se vit mis promptement en possession de son domaine.»
«J'aurais fait comme eux de toute mon âme, dit le noble Athelstane, car ma langue se colle de soif à mon palais.»--«L'envoyé, continua Cedric avec feu, malgré le peu d'intérêt que son ami prenait à son histoire, s'en retourna tout confus porter cette digne réponse à Tosti et à son allié. Ce fut alors que les murailles de Stamford et le fatal Welland, renommé par son onde prophétique[44], furent témoins de cet horrible combat, dans lequel, après avoir déployé la plus insigne valeur, le roi de Norwège et Tosti succombèrent tous deux avec dix mille de leurs plus braves soldats. Qui aurait pensé que ce beau jour, qui éclairait un semblable triomphe, voyait aussi voguer la flotte normande qui allait débarquer sur les funestes rivages du comté de Sussex? Qui aurait pensé que Harold, peu de jours après, n'aurait plus de royaume, et n'aurait pour toute possession que les sept pieds de terre qu'il avait concédés dans sa rage au Norwégien envahisseur? Qui eût pensé que vous, noble Athelstane, vous né du sang de Harold, et que moi dont le père ne fut pas un des plus faibles défenseurs du trône saxon, nous deviendrions prisonniers d'un vil normand, dans le lieu même où nos ancêtres assistaient à de pareils banquets.»
[Note 44: ][(retour) ]Près de Stamford se donna, en mil soixante-six, la sanglante bataille où Harold vainquit son frère rebelle, Tosti, et les Norwégiens, peu de jours avant sa propre défaite à Hastings. Le pont sur le Welland fut pris, repris et disputé avec un acharnement sans exemple. Un seul Norwégien, nouvel Horatius Coclès, le défendit long-temps, et à la fin percé, à travers les planches du pont, de la flèche d'un archer qui se trouvait sur un bateau, sous ce pont, il succomba. Spencer et Dryton font allusion aux prophéties sur le fatal Welland, par ce vers:
"Which to that ominous flood much fear and redevance wan." POLY-OLBION
Ce qui veut dire:
«On attachait à cette onde prophétique une idée de terreur et de respect.»A. M.
«C'est assez fâcheux, répondit Athelstane, mais j'aime à croire que nous en serons quittes pour une rançon raisonnable. Dans tous les cas, il ne peut y avoir de leur part aucun dessein de nous affamer; et cependant, bien qu'il soit près de midi, je ne vois pas arriver les mets pour le dîner. Regardez à cette fenêtre, noble Cédric, et assurez-vous si par les rayons du soleil le cadran ne marque pas midi?»
«Cela peut être, dit Cedric, mais je ne puis regarder cette fenêtre, sans qu'il ne me vienne des réflexions bien différentes de celles qui ont rapport à notre état présent, ou à notre privation. Quand cette fenêtre fut construite, noble ami, nos dignes ancêtres ne connaissaient point l'art de faire le verre et de le peindre. L'orgueil de votre aïeul Wolfganger fit venir de Normandie un artiste pour orner son château de ces nouvelles décorations, qui donnent à la lumière dorée du ciel tant de couleurs fantastiques. L'étranger arriva, pauvre tel qu'un mendiant, bas et servile, prêt à ôter son bonnet au moindre domestique de la maison; il s'en retourna opulent et orgueilleux révéler à ses rapaces compatriotes les richesses et la simplicité des nobles saxons. Cette folie, Athelstane, avait été prévue et prédite par les descendans de Hengist et de ses tribus grossières, qui conservaient religieusement la pureté de leurs moeurs. Nous appelâmes ces étrangers, nous en fîmes des amis, ou des serviteurs de confiance; nous adoptâmes leurs arts, en accueillant leurs artistes; nous méprisâmes l'honnête simplicité, la rustique bonhomie de nos aïeux, et nous devînmes énervés par le luxe des Normands, long-temps avant que leurs armes nous eussent vaincus. Notre régime domestique, paisible, libre et sans apprêts, était bien préférable à ces mets sensuels, dont la recherche nous a rendus esclaves de ces conquérans étrangers.»
«Maintenant, reprit Athelstane, je trouverais excellente la plus modeste nourriture, et je suis étonné, noble Cedric, que vous puissiez vous rappeler si fidèlement les faits passés, lorsque vous oubliez l'heure même du dîner.»--«C'est temps perdu, se dit à lui-même Cedric impatienté; je vois bien qu'il ne faut lui parler que de son appétit. L'âme de Hardicanute s'est emparée de son corps, et il n'a pas d'autre plaisir que de baffrer, avaler des flots de vin, et en demander toujours. «Hélas! ajouta-t-il en le regardant avec une sorte de compassion, pourquoi faut-il qu'un si noble extérieur soit l'enveloppe d'un esprit aussi lourd? Pourquoi faut-il qu'une entreprise comme la régénération de l'Angleterre tourne sur un pivot si imparfait? Une fois marié à lady Rowena, elle pourrait relever et ennoblir cette âme massive et assoupie dans des organes si matériels; elle pourrait réveiller en lui des sentimens de patriotisme. Mais comment y penser, lorsque Rowena, Athelstane et moi-même, nous sommes les prisonniers de ce brutal maraudeur, et que peut-être nous ne l'avons été que par crainte de nous voir recouvrer l'indépendance de notre nation?»
Pendant que le Saxon était plongé dans ces pénibles réflexions, la porte s'ouvrit, et on vit entrer un écuyer tranchant, tenant en main la baguette blanche, emblème de son office. Ce personnage important s'avança d'un pas grave, suivi de quatre domestiques portant une table chargée de mets dont la vue et l'odeur ranimèrent sur-le-champ la contenance d'Athelstane. Ces serviteurs étaient masqués, de même que l'écuyer tranchant.
«Que veut dire cette mascarade? s'écria Cedric; votre maître pense-t-il que nous ignorons de qui nous sommes prisonniers dans ce château? Dites-lui,» ajouta-t-il en voulant profiter de cette circonstance pour entamer une négociation au sujet de sa liberté, «dites à Réginald Front-de-Boeuf, que nous ne lui supposons d'autres motifs pour nous traiter ainsi qu'une vile cupidité; dites-lui, enfin, que nous cédons à sa rapacité, comme en pareil cas nous céderions à celle d'un vrai brigand. Qu'il fixe la rançon à laquelle il prétend, et nous la lui paierons, si elle est proportionnée à nos moyens.» L'écuyer tranchant ne répondit que par un signe de tête.
«Dites encore à Réginald Front-de-Boeuf, ajouta le noble Athelstane, que je lui envoie un cartel à outrance, à pied ou à cheval, dans un lieu sûr, et dans les huit jours qui suivront notre mise en liberté: s'il a de l'honneur, s'il est chevalier, il ne refusera point.» L'écuyer salua une seconde fois, en disant: «Je ferai part de votre défi à mon maître.»