Athelstane n'expliqua pas nettement sa provocation, ayant la bouche remplie, la mâchoire très occupée, outre l'hésitation qui lui était naturelle, ce qui donnait à la menace beaucoup moins d'importance. Toutefois, Cedric accueillit le discours de son compagnon avec une sorte de joie, en voyant qu'il ressentait convenablement l'insulte qu'on leur avait faite, et qu'il commençait à perdre patience. Il lui serra la main, en signe d'approbation, mais il se refroidit lorsqu'Athelstane eut ajouté «qu'il combattrait douze hommes tels que Front-de-Boeuf, pour hâter sa sortie d'une prison où l'on mettait de l'ail dans les ragoûts.» Nonobstant cette rechute et ce retour à l'apathie et à la sensualité, Cedric prit place à table, en face de lui, et prouva bientôt que les malheurs de son pays ne l'empêchaient pas de signaler son appétit, dès que les mets furent arrivés et que le noble Athelstane lui eut donné l'exemple.

Les prisonniers ne jouirent point long-temps de leurs délices gastronomiques; elles furent troublées tout à coup par le son d'un cor qui se fit entendre à la porte, et qui fut répété jusqu'à trois fois, avec autant de force que si celui qui en donnait eût été le chevalier errant devant lequel devaient s'écrouler les murailles et les tours, la barbacane et les créneaux, aussi rapidement que sont chassées par le vent les vapeurs du matin. Les deux Saxons tressaillirent sur leur siége, se levèrent aussitôt, et coururent à la fenêtre. Mais leur curiosité ne fut point satisfaite, car les croisées donnaient sur la cour du château, et le bruit du cor venait de l'extérieur. Il semblait pourtant annoncer quelque chose de sérieux, à en juger par le soudain tumulte qui s'éleva dans le château.

CHAPITRE XXII.

«Ma fille! ô mes ducats! ô ma fille! ô mes ducats chrétiens! Justice! protection! Mes ducats et ma fille!»
SHAKSPEARE. Le Marchand de Venise.

Laissons les chefs saxons continuer leur repas, puisque leur curiosité trompée leur permet de céder à leur appétit satisfait à moitié, et hâtons-nous de nous occuper de la captivité bien autrement rigoureuse d'Isaac d'York.

Le pauvre juif avait été jeté sur-le-champ dans un cachot souterrain humide et obscur; le sol en était plus bas que le fond du fossé qui entourait le château. La lumière n'y pénétrait que par un soupirail profond, étroit, et trop élevé pour que la main du prisonnier pût y atteindre; même en plein midi il n'y pénétrait qu'une lumière pâle et douteuse qui se changeait en d'épaisses ténèbres, long-temps avant que le reste du château fût privé de la bienfaisante présence du soleil. Des chaînes et des fers, qui avaient servi à des prisonniers dont on avait eu à craindre sans doute la force et le courage, étaient suspendus, vacans et couverts de rouille, aux murailles de cette prison, et y étaient solidement attachés; dans leurs anneaux étaient restés des ossemens desséchés, qui pouvaient avoir été des jambes humaines; comme si quelque prisonnier n'y eût pas seulement péri, mais comme si on y eût laissé son squelette s'y consumer.

À l'une des extrémités de cet horrible caveau était un immense fourneau en fer, rempli de charbon, sur le haut duquel s'étendaient transversalement quelques barres de fer à demi rongées par la rouille. L'horreur du spectacle qu'offrait ce cachot humide aurait pu effrayer une âme plus forte que celle d'Isaac; et cependant, il était plus calme dans un danger imminent qu'il ne paraissait l'être au milieu des craintes d'un péril éloigné et incertain. Les chasseurs prétendent que le lièvre éprouve une agonie plus terrible quand il est poursuivi par les lévriers que lorsqu'il se débat sous leurs dents[45]. D'ailleurs, il est probable que les juifs, en butte à des craintes continuelles, par leur position, sont en quelque sorte préparés à toutes les vexations que la tyrannie peut exercer contre eux; de manière que toute violence dont ils deviennent l'objet ne leur cause point cette surprise et cette terreur qui énervent les forces de l'âme. D'un autre côté, ce n'était pas la première fois qu'Isaac se trouvait placé dans des circonstances si dangereuses; il avait donc pour guide l'expérience, et avait l'espoir d'échapper à ses persécuteurs, comme cela lui était déjà arrivé. Il avait surtout pour lui l'inflexible opiniâtreté si bien connue de sa nation, cette ferme résolution que rien ne saurait abattre, et qui si souvent avait fait endurer aux juifs ce surcroît de maux et de tourmens que le pouvoir ou la violence pouvait leur infliger, plutôt que de satisfaire leurs oppresseurs, en cédant à leurs demandes.

[Note 45: ][(retour) ]Nous ne garantissons pas ce fait d'histoire naturelle, dit Walter Scott; nous le donnons sur l'autorité du manuscrit de Wardour.A. M.

Après s'être décidé à une résistance muette ou passive, et avoir relevé ses vêtemens autour de lui pour se préserver de l'humidité du sol, Isaac s'assit dans un coin du cachot; et là, ses mains croisées sur sa poitrine, ses cheveux en désordre, sa longue barbe, son manteau bordé de fourrures et son grand bonnet, vus à la lueur incertaine d'un rayon du jour passant à peine par le soupirail, auraient fourni à Rembrandt un sujet d'étude digne de ses pinceaux, s'il eût existé à cette époque. Le juif passa près de trois heures dans cette position, sans en changer, après quoi le bruit de quelques pas se fit entendre sur l'escalier; les verroux furent tirés avec un long fracas, la porte cria et tourna sur ses gonds, et Réginald Front-de-Boeuf, suivi de deux esclaves sarrasins du templier, entra dans le cachot.

Front-de-Boeuf, qui joignait à une taille athlétique une vigueur à toute épreuve, qui avait passé toute sa vie à faire la guerre, ou à entreprendre, dans ses discordes et ses querelles particulières, des agressions contre la plupart de ses voisins, et qui n'avait enfin jamais hésité sur le choix des moyens à employer pour augmenter sa puissance féodale, avait des traits qui répondaient à son caractère, et exprimaient fortement les passions les plus violentes et les plus féroces. Les cicatrices dont son visage était couvert auraient, sur toute autre physionomie, attiré l'intérêt et le respect dus aux marques d'une valeur honorable; mais elles ne servaient en lui qu'à ajouter à la férocité de son air dur et sauvage, et à redoubler l'horreur et l'effroi que sa présence inspirait. Ce formidable baron était vêtu d'un justaucorps de cuir, bien collé sur ses reins, usé et taché en plusieurs endroits par le frottement de l'armure dont il le couvrait souvent. Il n'avait pour arme qu'un poignard à sa ceinture, formant une espèce de contre-poids à un trousseau de clefs suspendu à son côté droit. Les esclaves noirs qui suivaient Front-de-Boeuf étaient dépouillés de leur brillant costume; ils portaient des gilets et des pantalons de grosse toile, et leurs manches étaient retroussées jusqu'au dessus du coude, comme celles des bouchers qui vont exercer leurs fonctions dans la tuerie. Chacun d'eux portait un petit pannier couvert, et quand ils furent entrés dans le cachot, ils s'arrêtèrent à la porte pendant que Front-de-Boeuf la ferma soigneusement et à double tour. Après avoir pris cette précaution, il s'avança lentement vers le juif, sur qui il fixait les yeux comme s'il eût voulu le paralyser par ses regards terribles, et exercer sur lui la meurtrière influence qu'on suppose à certains animaux pour fasciner leur proie. On aurait vraiment cru que l'oeil farouche et féroce de Front-de-Boeuf possédait une portion de ce même pouvoir sur son malheureux prisonnier. La bouche ouverte et les yeux attachés sur le sauvage baron, le juif fut saisi d'une telle épouvante, que tous ses membres semblaient se retirer sur eux-mêmes; et sa taille, se rapetisser par l'effet de son immobile et morne stupeur. Le malheureux Isaac se sentit non seulement privé de tout mouvement et de la force de se lever pour offrir une marque de son respect, mais il ne put pas même porter la main à son bonnet, ni proférer aucune parole de supplication, tant il était agité violemment par la conviction de devoir subir des tortures et une mort affreuse et prochaine.