On força Gurth à gravir la hauteur du côté gauche du chemin, et on l'entraîna de vive force dans un petit bois qui s'étendait jusqu'à la plaine; on le fit marcher ainsi jusque dans le plus épais du taillis. Là, se trouvait une espèce de clairière où se jouaient les pales rayons de la lune, où les bandits s'arrêtèrent avec leur victime, et où ils furent joints par deux autres. Ce fut en cet endroit que Gurth, au moyen de cette faible lueur, put s'apercevoir que ces six larrons portaient des masques, ce qui ne lui aurait laissé aucun doute sur leur profession, s'il avait pu en concevoir d'après la manière brutale dont il venait d'être arrêté et saisi, et si le lieu même de l'arrestation n'eût témoigné contre ses assassins. «Combien as-tu d'argent?» lui demanda un des nouveaux venus.--«Trente sequins m'appartiennent,» répondit Gurth avec assurance.--«Mensonge! mensonge! s'écrièrent tous les brigands; un Saxon aurait trente sequins, et partirait de la ville sans être ivre? impossible! confiscation irrévocable de tout ce qu'il porte.»--«Je les gardais pour acheter ma liberté,» dit Gurth.--«Tu n'es qu'un âne, cria l'un des voleurs; trois pintes de double bière t'auraient rendu aussi libre et plus libre que ton maître, fût-il Saxon, comme toi.»--«C'est une triste vérité, dit Gurth; mais si trente sequins vous contentaient, lâchez moi le bras, et je vous les compterai.»--«Un instant, reprit encore un des nouveaux venus, qui semblait être le chef; le sac que tu portes sous ton manteau renferme plus d'argent que tu n'en déclares.»--«Il appartient au brave chevalier, mon maître, répondit Gurth, et certainement je ne vous en aurais point parlé, si vous aviez voulu vous contenter de ce qui m'appartient.»--«Tu es un brave garçon, par ma foi! et tout dévoués que nous soyons à saint Nicolas, tu peux encore sauver tes trente sequins, si tu veux être sincère avec nous. Mais, en attendant, mets à terre le poids qui te gêne.» Et aussitôt il lui prit un sac de cuir, dans lequel se trouvaient la bourse de Rebecca et le reste des sequins qu'il avait apportés.»

Continuant alors son interrogatoire: «Quel est ton maître?» lui demanda-t-il.--«Le chevalier déshérité.»--«Qui a remporté le prix aujourd'hui? Quel est son nom et son lignage?»--«Son bon plaisir est qu'on l'ignore, et ce n'est pas de moi que vous l'apprendrez.»--«Et toi-même, comment te nommes-tu?»--«Vous dire mon nom, ce serait vous désigner mon maître.»--«Tu es un fidèle serviteur. Mais comment cet or appartient-il à ton maître? Est-ce par héritage ou à quelque autre titre?»--«C'est par le droit de sa bonne lance. Ce sac renferme la rançon de quatre beaux coursiers et d'autant de belles armures.»--«Combien s'y trouve-t-il?»--Deux cents sequins.»--«Pas davantage? Ton maître a été bien modéré envers les vaincus; ils en ont été quittes à bon marché. Dis-moi ceux qui ont payé cette rançon.» Gurth obéit.

«Mais tu ne me parles pas du templier, reprit le chef. Tu ne peux me tromper: quelle rançon a payé sire Brian de Bois-Guilbert?»--«Mon maître n'en a voulu aucune de lui. Il existe entre eux une haine à mort, et ils ne peuvent avoir ensemble aucun rapport de courtoisie.»--«Bravo!» dit le chef. Et après un moment de réflexion: «Par quel hasard, ajouta-t-il, te trouvais-tu à Ashby avec une telle somme?»--«J'allais rendre au juif Isaac d'Yorck le prix d'une armure qu'il avait prêtée à mon maître pour le tournoi.»--«Et combien as-tu payé à Isaac? Si j'en juge par le poids, la somme entière est encore dans ce sac.»--«J'ai payé quatre-vingts sequins à Isaac, et il m'en a fait remettre cent en place.»--«Impossible! Impossible! s'écrièrent à la fois tous les brigands. Comment oses-tu nous en imposer par d'aussi grossiers mensonges?»--«Ce que je vous dis, répondit Gurth, est aussi vrai qu'il est vrai que vous voyez la lune. Vous trouverez les cent sequins dans une bourse de soie séparée du reste de l'argent.»--«Songe, dit le chef, que tu parles d'un juif, d'un homme aussi incapable de lâcher l'or qu'il a une fois touché que les sables du désert le sont de rendre la coupe d'eau que le voyageur y a versée[1].»--«Un juif, dit un autre chef de bandits, n'a pas plus de pitié qu'un officier du shériff à qui l'on n'a pas remis pour boire.»--«Ce que je vous ai dit est pourtant vrai,» répondit Gurth.--«Qu'on allume vite une torche, dit le chef, car je veux examiner cette bourse. Si ce drôle ne ment pas, la générosité du juif est un phénomène contre nature, et presque un aussi grand miracle que celui qui fit jaillir une source d'un rocher pour ses ancêtres dans le désert.»

[Note 1: ][(retour) ] A Jew, as unapt to restore gold as the dry of his deserts to return the cup of water which the pilgrim spills upon them.

On alluma une torche, et le chef examina ce que la bourse contenait. Pendant qu'il la dénouait, ses compagnons se groupèrent autour de lui; et ceux qui tenaient Gurth par le bras, mus par un excès de curiosité à la vue de l'or, allongèrent le cou pour satisfaire leur cupidité. L'écuyer saxon, par cette inadvertance, se trouvant moins serré, rassembla toutes ses forces musculeuses pour s'affranchir de ses liens à l'aide d'un mouvement spontané et vigoureusement combiné; et vraiment il fût parvenu à s'évader, à se délivrer des voleurs, s'il eût voulu renoncer à l'argent de son maître; mais cette intention ne fut pas la sienne. Ainsi adroitement dégagé des liens qui le retenaient captif, il arracha incontinent à l'un des bandits un bâton noueux, en asséna un coup vigoureux sur la tête du chef, qui ne s'attendait guère à semblable représaille: dès lors la bourse tomba des mains de celui-ci, et Gurth allait la ramasser, quand les voleurs, plus agiles, s'emparèrent de nouveau du malheureux porcher, et le tinrent plus étroitement serré que jamais.

«Faquin, lui dit le chef, avec tout autre que moi ton insolence serait déjà punie: mais dans un moment tu connaîtras ta destinée. Il faut d'abord nous occuper de ton maître: les affaires du chevalier doivent passer avant celles de l'écuyer, suivant les lois de la chevalerie. En attendant, demeure en repos; car, si tu essaies le moindre mouvement, on te mettra hors d'état de bouger de long-temps. Camarades, dit-il alors aux autres, cette bourse est brodée en caractères hébraïques; il s'y trouve cent pièces, et je crois à la véracité du yeoman. N'exigeons nul péage du chevalier son maître; il est trop des nôtres pour que nous le rançonnions: les chiens ne s'attaquent pas aux chiens tant qu'il y a des loups et des renards en abondance[2].»--«Il est des nôtres! reprit un des bandits: je voudrais bien savoir comment?»--«N'est-il pas misérable et déshérité comme nous? N'est-ce pas, comme nous, à la pointe de l'épée qu'il gagne paisiblement sa vie? N'a-t-il pas vaincu Front-de-Boeuf et Malvoisin, comme nous le ferions si l'occasion s'en présentait? N'est-il pas ennemi mortel de Brian de Bois-Guilbert, que nous avons tant de raison de redouter? Autrement, voudrais-tu que nous eussions moins de conscience qu'un mécréant, un vilain juif?»--«Non, tu as raison: ce serait une honte, répondit le même brigand; cependant, lorsque je servais dans la troupe du vieux Gandelyn, nous n'avions pas de tels scrupules. Et cet insolent rustaud, je le demande, s'en ira-t-il sans égratignure?»--Non, certes, si tu peux le fustiger,» répliqua le chef.

[Note 2: ][(retour) ] Dogs should not worry dogs where wolves and foxes are to be found in abundance.

«Ici, coquin, ajouta-t-il en s'adressant à Gurth. Sais-tu manier le bâton que tu as si vite escamoté?»--«Je pense, dit Gurth, que vous en avez eu une assez bonne preuve pour répondre vous-même à cette question.»--«Oui, par ma foi, tu m'en as asséné un coup vigoureux, reprit le capitaine. Donne-s-en autant à ce garçon, et tu passeras franc d'impôt. Et même, si tu ne réussis pas, tu t'es montré si fidèle à ton maître, que je me croirai, sur mon honneur, obligé de payer ta rançon. Allons, Miller[3], prends ton bâton et ne perds point la tête. Vous autres, lâchez ce drôle et donnez-lui un bâton: il fait assez clair pour une telle joute.»

[Note 3: ][(retour) ] Mot qui veut dire meunier, sens dans lequel il sera tout à l'heure employé.

Armés chacun d'un fort bâton de même longueur et de même grosseur, les deux champions vinrent se placer au milieu de la clairière, afin de combattre plus à leur aise au clair de la lune. Les brigands faisaient cercle autour d'eux en pouffant de rire; et criaient à leur camarade: «Allons, meunier, prends garde de payer toi-même ton droit de passe.» Le meunier, de son côté, prenant son bâton par le milieu, et le faisant tourner sur sa tête pour imiter ce que les Français appellent le moulinet, s'écria fièrement: «Avance, faquin, si tu l'oses; tu vas sentir la force du poing d'un meunier.»--«Si tu es un meunier,» répondit Gurth avec fermeté, en jouant du bâton sur sa tête de la même manière que son antagoniste, «tu dois être doublement voleur; et, en homme, je te défie.»