Alors les deux champions s'attaquèrent bravement, et déployèrent pendant quelques minutes une grande égalité de force, de courage et d'adresse, portant et parant les coups avec la plus rapide dextérité. Le bruit de leurs bâtons frappant à coups redoublés l'un sur l'autre était tel, qu'à une certaine distance on aurait cru qu'il y avait au moins six combattans de chaque côté. Des combats moins acharnés et moins dangereux ont été chantés en beaux vers héroïques; mais celui de Gurth et du meunier n'aura pas le même honneur, faute d'un poète inspiré qui rende hommage à de tels adversaires. Cependant, quoique le combat du bâton à deux bouts ne soit plus pratiqué[4], nous ferons de notre mieux pour rendre justice en prose à de si braves champions.
[Note 4: ][(retour) ] Les paysans de la Normandie se servent encore du bâton dans leurs querelles ou leurs jeux, en faisant le moulinet.A. M.
Ils luttèrent pendant assez long-temps avec un succès balancé. Toutefois, le meunier commença à perdre patience devant un antagoniste aussi formidable, et en voyant ses compagnons se moquer de lui, comme c'est d'usage en pareil cas. Cette impatience devint funeste à celui qui la manifestait dans ce noble jeu du gourdin, lequel exige beaucoup de sang-froid et de présence d'esprit, et elle donna à Gurth, doué d'un caractère très ferme, un énorme avantage dont il sut profiter. Le meunier attaquait avec une furie extrême; les deux bouts de son bâton frappaient tour à tour sans discontinuer, et il serrait de près son ennemi, qui, faisant le moulinet, se couvrait la tête et le corps, parait tous les coups, et se tenait sur la défensive; il agissait de l'oeil, du pied et de la main, si à propos, qu'en voyant son adversaire manquer de respiration par la fatigue, il porta de la main gauche un coup de l'instrument à la tête; pendant que le meunier voulut le parer, il précipita sa main droite à sa gauche, et, en brandissant le bâton, il atteignit au côté gauche de la tête son antagoniste dont le corps à l'instant mesura de toute sa longueur la verte pelouse.
«Très bien! exploit digne d'un archer!» s'écrièrent les voleurs. Parfaitement combattu, et vive à jamais la vieille Angleterre! le Saxon a sauvé sa bourse et sa peau, le meunier a trouvé son maître.»--«Tu peux continuer ta route, mon ami, dit le capitaine en s'adressant à Gurth, et en confirmant l'assentiment général des spectateurs; je te ferai accompagner par deux de mes camarades, jusqu'en vue du pavillon de ton maître, de peur que tu ne rencontres quelques autres promeneurs de nuit, qui auraient des consciences moins timorées que les nôtres; car en ce moment il y en a plus d'un aux aguets. Prends garde, cependant; souviens-toi que tu as refusé de nous dire ton nom; ne cherche pas à découvrir les nôtres, et à savoir qui nous sommes; car, si tu poussais trop loin tes investigations, tu n'en serais plus quitte à si bon marché.
Gurth remercia le capitaine, et l'assura qu'il suivrait son avis. Deux des outlaws, armés de leurs bâtons, lui dirent alors de les suivre, et traversèrent ensemble la forêt, par un petit sentier embarrassé de broussailles, et à nombreux détours. Sur la lisière du bois, deux hommes parlèrent à ses guides, et en reçurent à l'oreille une réponse qui permit de continuer la marche sans encombre. Le fidèle écuyer reconnut que la précaution du chef n'avait pas été vaine, et il conclut de cette circonstance que la bande était nombreuse, et qu'il y avait une garde régulière autour du lieu de leur rendez-vous.
En arrivant sur la bruyère, Gurth n'aurait pu y trouver son chemin, qui n'était pas celui par où il était venu; mais ses deux guides l'accompagnèrent jusqu'à une petite éminence du haut de laquelle, au clair de la lune, on distinguait la place du tournoi, les tentes dressées à chaque bout, avec les pannonceaux qui les ornaient, et que le vent balançait encore; on entendait même le chant dont les sentinelles cherchaient à égayer leur faction nocturne.
Ici les deux voleurs s'arrêtèrent. «Nous n'irons pas plus loin, lui dirent-ils; car il y aurait de notre part imprudence à le tenter. Rappelle-toi l'avertissement que tu as reçu. Garde le secret sur ce qui t'est survenu cette nuit, tu n'auras pas sujet de t'en repentir. Mais si tu t'avisais de parler, la tour de Londres ne te protégerait pas contre notre vengeance.»--«Grand merci et bonne nuit, messieurs, dit Gurth, je suis discret de mon naturel, mais je me flatte que sans vous offenser, je puis vous souhaiter un meilleur état que le vôtre.
À ces mots ils se séparèrent. Les outlaws reprirent le chemin par où ils étaient venus, et Gurth se rendit à la tente de son maître, auquel, nonobstant l'injonction qu'il avait reçue, il conta toutes ses aventures de la nuit. Le chevalier déshérité éprouva un étonnement inexprimable, non moins de la générosité de Rébecca, dont cependant il résolut de ne pas profiter, que de celle des voleurs, à la profession desquels un pareil sentiment paraît si étranger. Ses réflexions sur ces événemens singuliers furent toutefois interrompues par le besoin qu'il avait de repos; les fatigues de la journée et celles qui l'attendaient le lendemain le lui rendaient indispensable. Il se mit donc sur une superbe couche que les maréchaux du tournoi lui avaient fait préparer; et, de son côté, le fidèle gardien de pourceaux s'étendit sur une peau d'ours, à travers l'entrée du pavillon, de manière que personne n'eût pu s'y introduire sans l'éveiller.
CHAPITRE XII.
«Les hérauts cessent maintenant de toucher, serrer et remonter leurs trompettes et leurs clairons, qui ne font plus entendre leurs sons éclatans. Il ne reste plus rien à dire ou à faire; mais de toutes parts on voit les lances se précipiter au milieu des ennemis; ici l'éperon pointu est poussé dans le flanc; là vous voyez des jouteurs et des cavaliers; autre part des javelots frappant des boucliers volent en éclats; la pointe se fait jour jusqu'au coeur; les lances volent dans les airs à vingt pieds de hauteur; les épées, brillantes comme l'argent, cherchent des casques à briser, des cuirasses à mettre en lambeaux: le sang jaillit de toutes les plaies et forme de longs ruisseaux.»
Chaucer.