«Hélas! belle Rowena, répondit de Bracy, vous êtes devant votre captif, non devant votre geôlier, et c'est de vos beaux yeux que de Bracy doit recevoir l'arrêt que vous attendez inutilement de lui.»
«Je ne vous connais point, sire chevalier, dit lady Rowena avec ce sentiment d'indignation qu'inspirait un outrage fait au rang et à la beauté, je ne vous connais point; j'ignore qui vous êtes, et l'insolente familiarité avec laquelle vous m'adressez le jargon d'un troubadour ne saurait servir d'excuse à la violence d'un brigand.»--«C'est à toi, charmante fille, répondit de Bracy, continuant sur le même ton, c'est à toi et à tes charmes qu'il faut attribuer tout ce que j'ai fait de contraire au respect dû à celle que j'ai choisie pour la souveraine de mon coeur, et à l'étoile directrice de mes yeux.»
«Je vous répète, sire chevalier, dit lady Rowena, que je ne vous connais point, et que pas un homme portant chaîne et éperon ne doit se présenter ainsi devant une dame sans protection.»
«Que vous ne me connaissiez point, dit de Bracy, c'est assurément un malheur pour moi; cependant permettez-moi de me flatter que le nom de de Bracy n'a pas toujours été ignoré, puisque des ménestrels et des hérauts ont proclamé ses hauts faits de chevalerie, dans les tournois comme sur les champs de bataille.»--«Laisse donc, dit lady Rowena, aux ménestrels et aux hérauts le soin de célébrer tes louanges; elles seront mieux placées dans leur bouche que dans la tienne. Mais, dis-moi, quel est celui d'entre eux qui consignera dans ses chants, ou dans les archives des tournois, la victoire mémorable de cette nuit, victoire remportée sur un vieillard, suivi de quelques serfs timides, et qui vous a donné pour butin une fille infortunée, transportée contre son gré dans le château d'un brigand?»
«Vous êtes injuste, dit de Bracy en se mordant les lèvres d'un air de confusion et en prenant un ton qui lui était plus naturel que celui d'une galanterie affectée qu'il avait adopté, c'est parce que vous êtes exempte de passions que vous ne voulez admettre aucune excuse pour la violence d'un autre amour, bien qu'il ait été causé par vos charmes.»
«Je vous prie, sire chevalier, dit lady Rowena, de discontinuer un langage si commun dans la bouche des ménestrels vagabonds qu'il est devenu tout-à-fait inconvenant dans celle d'un noble chevalier. Certes, vous me contraignez à m'asseoir, puisque vous faites usage de ces lieux communs dont chaque misérable chanteur de ballades a un recueil capable de durer d'ici à Noël.»--«Ton orgueil, dit de Bracy piqué de voir que son style galant ne lui valait que du mépris, ton orgueil aura à lutter contre un orgueil qui n'est pas moins grand que le tien. Sache donc que j'ai soutenu mes prétentions à ta main de la manière qui convenait le mieux à mon caractère; il paraît, d'après le tien, qu'il faut t'adorer l'arc sur l'épaule et la lance au poing, plutôt qu'avec des phrases mesurées et un langage de cour.»
«La courtoisie du langage, dit lady Rowena, lorsqu'elle ne sert qu'à voiler la bassesse des actions, est comme la ceinture d'un chevalier autour du corps d'un vil paysan. Je ne suis pas surprise que cette contrainte paraisse te piquer; il aurait été plus honorable pour toi d'avoir conservé le costume et le langage d'un proscrit, que de dévoiler les actions d'un fugitif sous l'affectation de manières polies et d'un langage courtois.»
«C'est un excellent conseil que tu me donnes, lady, répliqua de Bracy, et avec une hardiesse de discours qui suit ordinairement la hardiesse des actions, je te dis que tu ne sortiras jamais de ce château qu'en qualité d'épouse de Maurice de Bracy. Je ne suis pas accoutumé à échouer dans mes entreprises, et un noble normand n'a pas besoin de justifier scrupuleusement sa conduite envers une fille saxonne, qu'il honore par l'offre de sa main. Tu es fière, Rowena, et tu n'en es que plus digne d'être ma femme. Par quel autre moyen pourrais-tu être élevée à un rang distingué et aux honneurs qui y sont attachés, que par mon alliance? Par quel autre moyen pourrais-tu sortir de l'enceinte d'une vile grange de campagne, dans laquelle les Saxons habitent avec les pourceaux, qui forment toute leur richesse, pour prendre place, honorée, comme tu le serais, parmi tout ce que l'Angleterre a de plus distingué par la beauté et de respectable par la puissance?»--«Sire chevalier, répliqua Rowena, la grange que vous méprisez a été ma demeure depuis mon enfance, et soyez bien sûr que lorsque je la quitterai, si jamais je la quitte, ce sera avec quelqu'un qui ne méprisera pas l'habitation et les moeurs dans lesquelles j'ai été élevée.»
«Je vous entends, lady, dit de Bracy, quoique vous pensiez peut-être que vos expressions sont trop obscures pour mon intelligence. Mais ne vous flattez pas de l'espoir que Richard Coeur-de-Lion remonte jamais sur son trône, et encore moins que Wilfrid d'Ivanhoe, son favori, vous conduise jamais à ses pieds, pour être accueillie comme l'épouse de son intime. Tout autre prétendant pourrait éprouver de la jalousie en touchant cette corde; ma ferme résolution ne saurait être changée par une passion sans espoir, et qui n'est qu'un enfantillage. Sachez, lady, que ce rival est en mon pouvoir, et qu'il ne tient qu'à moi de découvrir le secret de sa présence dans le château de Front-de-Boeuf, dont la jalousie serait plus funeste que la mienne.»--«Wilfrid ici? dit Rowena avec dédain; cela est aussi vrai qu'il l'est que Front-de-Boeuf est son rival.»
De Bracy fixa un instant ses regards sur elle. «Ignoriez-vous réellement cela? dit-il. Ne saviez-vous pas qu'il voyageait dans la litière du juif? voiture très convenable en vérité pour un croisé dont le bras vaillant devait reconquérir le saint Sépulcre!» et il se mit à rire d'un air de mépris.