Les chevaliers écoutèrent jusqu'au bout cette pièce singulière, puis se regardèrent l'un et l'autre, muets d'étonnement, ne pouvant deviner ce qu'elle signifiait. De Bracy rompit le premier le silence par un grand éclat de rire, qui tout à coup fut suivi d'un second, mais plus modéré, qui échappa au templier. Front-de-Boeuf, au contraire, paraissait impatient de cette gaîté intempestive. «Beaux sires, dit-il, je vous donne un avis: c'est qu'en semblables circonstances il serait plus convenant de vous consulter ensemble sur ce qu'il y a à faire, que de vous laisser aller à ces éclats de rire si hors de saison.»—«Front-de-Boeuf n'a point encore recouvré ses esprits depuis sa dernière chute, dit de Bracy au templier; la seule idée d'un cartel, bien qu'il vienne d'un fou et d'un gardeur de pourceaux, l'intimide.»
«Par saint Michel! riposta Front-de-Boeuf, je voudrais bien te voir, de Bracy, soutenir à toi seul les assauts que nous garde cette singulière aventure. Ces gens-là n'eussent jamais osé agir avec cet excès d'impudence s'ils ne se sentaient appuyés par quelques bandes audacieuses. Il y a assez de brigands dans cette forêt qui attendent le moment de se venger de la protection que j'accorde aux daims et aux cerfs. J'ai seulement fait attacher un de ces misérables, pris sur le fait, aux cornes d'un cerf sauvage, qui en cinq minutes l'a percé à mort, et pour cela autant de flèches furent tirées contre moi, qu'on en a décoché sur le bouclier qui servait de but aux archers à Ashby. Ici, l'ami, ajouta-t-il en parlant à un de ses écuyers; as-tu envoyé aux environs pour t'enquérir des forces qui peuvent soutenir cet étonnant défi?»
«Il y a au moins deux cents hommes réunis dans les bois, répliqua un écuyer de service.»--«Voilà une belle affaire, dit Front-de-Boeuf; cela vient de vous avoir prêté mon château pour vous divertir. Vous vous êtes conduits avec tant de circonspection, que vous avez attiré autour de mes oreilles cet essaim de guêpes.»
«De guêpes? répliqua de Bracy; dites plutôt de bourdons sans dards, une bande de fainéans et de vauriens qui, au lieu de travailler pour leur subsistance, vivent dans les bois et détruisent le gibier.»--«Sans dards! répliqua Front-de-Boeuf; dis donc des flèches fourchues longues d'une aune[5], et lancées avec une telle force qu'elles perceraient un écu français.»
[Note 5: ][(retour) ]Forkheaded shafts of a cloath-yard in length, dit Walter Scott; ce que son premier interprète rend par «des flèches de trois pieds de long.»
«Fi donc! sire chevalier, dit le templier; appelons nos gens, et faisons une sortie. Un chevalier, un seul homme d'armes, ce serait assez contre vingt de ces paysans.»--«Assez, beaucoup trop, répliqua de Bracy; je rougirais de mettre seulement contre eux ma lance en arrêt.»--«C'est fort bon, sire templier, répondit Front-de-Boeuf, s'il s'agissait de Turcs, ou de Maures, ou de ces gueux[6] de paysans français, très vaillant de Bracy; mais nous avons affaire à des archers anglais, sur lesquels nous n'aurons d'autre avantage que nos armes et nos chevaux, dont nous ne pourrons faire usage dans les clairières de la forêt. Tu parles de faire une sortie! à peine avons-nous assez d'hommes pour la défense du château. Les plus braves de mes gens sont à York, ainsi que les vôtres, de Bracy: à peine nous en reste-t-il une vingtaine et une poignée que vous emmenâtes dans cette folle entreprise.»
[Note 6: ][(retour) ] Le premier interprète a voulu sans doute dissimuler ce compliment de l'auteur à nos compatriotes, en ne traduisant pas l'épithète de craven.A. M.
«Est-ce que tu crains, dit le templier, qu'ils ne soient en forces suffisantes pour enlever le château d'un coup de main?»--«Non certes, sire Brian, se récria Front-de-Boeuf, ces bandits ont un chef audacieux; mais dépourvus qu'ils sont de machines de guerre, d'échelles de siége, de conducteurs expérimentés, mon château les défie.»--«Envoie tout de suite chez tes voisins, dit le templier; qu'ils rassemblent leurs gens, qu'ils viennent au secours de trois chevaliers assiégés par un fou et un gardeur de pourceaux, dans le château baronnial de Réginald Front-de-Boeuf!»
«Encore une plaisanterie, sire chevalier, répliqua le baron; mais chez qui envoyer? Malvoisin est en ce moment à York avec ses vassaux, ainsi que mes autres alliés, et sans votre infernale entreprise, j'y serais avec eux.»--«Alors donc, envoyons un messager à York, et rappelons nos gens près de nous, dit de Bracy; s'ils soutiennent l'aspect de ma bannière flottante et de ma compagnie franche, je les tiens pour les plus audacieux brigands qui jamais aient bandé l'arc dans les bois.»
«Et qui chargerons-nous de ce message? dit Front-de-Boeuf, car il ne doit point y avoir un sentier où ces vauriens ne fassent le guet; et ils arracheront la dépêche du sein même du porteur. J'ai votre affaire, ajouta-t-il après s'être recueilli un moment. Sire templier, puisque vous savez lire, vous savez écrire sans doute, et si nous pouvons retrouver l'écritoire et la plume de mon chapelain, qui mourut il y a environ un an, aux fêtes de Noël, au milieu d'une orgie...»