«C'est une légion de démons que renfermait le sein de la juive, repartit le templier; car jamais un seul d'entre eux, je pense, fût-ce Apollyon lui-même, n'eût pu lui souffler un si indomptable orgueil, une si ferme résolution.»--«Mais où est Front-de-Boeuf? Pourquoi le cor se fait-il entendre? Pourquoi ces sons de plus en plus perçans?»--«Sans doute il est à négocier avec le juif, du moins je le suppose, répondit froidement de Bracy; il est probable que les hurlemens d'Isaac auront étouffé les sons du cor. Tu dois savoir par expérience, sire Brian, qu'un juif contraint de payer une rançon, surtout aux conditions que lui prescrira notre ami Front-de-Boeuf, doit jeter des cris à couvrir le tintamarre de vingt cors et de vingt trompettes. Mais nous allons le faire appeler par nos vassaux.»
Bientôt après ils furent rejoints par Front-de-Boeuf, qui avait été interrompu dans sa despotique cruauté de la manière que le lecteur a vue, et qui n'avait tardé que pour donner quelques ordres indispensables.
«Voyons quelle est la cause de cette maudite rumeur, dit Front-de-Boeuf. C'est une lettre; et, si je ne me trompe, elle est écrite en saxon.» Il l'examina, la tournant et retournant, comme si en changeant le sens du papier il devait espérer d'en connaître le contenu, puis la donna à de Bracy.
«Ce sont des caractères magiques pour moi,» dit de Bracy, qui avait sa bonne part de l'ignorance qui faisait l'apanage des chevaliers de cette époque. «Notre chapelain fit tout au monde pour m'enseigner à écrire, dit-il; mais toutes mes lettres ressemblaient par la forme à des fers de lance et à des lames de sabre, ce qui fit que le vieux tondu renonça à sa tâche.
«Donnez-moi cette lettre, dit le templier; dans notre ordre, quelque instruction rehausse notre valeur.»--«Faites-nous donc profiter de votre révérentissime savoir, répliqua de Bracy. Que veut dire ce griffonnage?»--«C'est un défi dans toutes les formes, répliqua le templier. Certes, par Notre-Dame de Bethléem, si ce n'est point une folle plaisanterie, voilà le cartel le plus extraordinaire qui ait jamais passé le pont-levis du château d'un baron.»
«Une plaisanterie, dit Front-de-Boeuf; je serais charmé de connaître qui oserait plaisanter avec moi de la sorte! Lisez, sire Brian.» Le templier lit ce qui suit: «Moi, Wamba, fils de Witless, fou de noble et libre homme Cedric de Rotherwood, dit le Saxon; et moi, Gurth, fils de Beowulph, gardeur de pourceaux...»
«Tu es fou, s'écria Front-de-Boeuf, interrompant le lecteur.»--«Par Saint-Luc, c'est ce qui est écrit, riposta le templier; puis il reprit sa lecture et poursuivit de la sorte: «Moi, Gurth, fils de Beowulph, gardeur des pourceaux dudit Cedric, avec l'assistance de nos alliés et confédérés qui dans cette querelle font cause commune avec nous, notamment du bon et loyal chevalier, jusqu'à présent nommé le Noir fainéant, faisons savoir à vous Réginald Front-de-Boeuf, et à vos alliés et complices, quels qu'ils soient, qu'attendu que, sans motif aucun, sans déclaration d'hostilité, vous vous êtes emparés contre le droit des gens et par violence de la personne de notre seigneur, ledit Cedric, ainsi que de la personne de noble et libre demoiselle lady Rowena d'Hargottstand, ainsi que de la personne de noble et libre homme Athelstane de Coningsburgh, ainsi que des personnes de certains hommes libres, leurs cnichts[3]; ainsi que de certains serfs qui leur appartiennent, ainsi que d'un certain juif, nommé Isaac d'York, en même temps que d'une juive, sa fille, et de certains chevaux et mules, lesquelles nobles personnes, avec leurs cnichts et serfs, chevaux, mules, juif et juive susdits, étaient tous en paix avec Sa Majesté, et voyageaient sur le grand chemin du roi, nous requérons et demandons que lesdits nobles personnages, nommément Cedric de Rotherwood, Rowena de Hargottstandstede, Athelstane de Coningsburgh, leurs serfs, cnichts, compagnons, chevaux, mules, juif et juive susnommés ainsi qu'argent et effets à eux appartenant dans l'heure qui suivra la réception de cette lettre, nous soient remis à nous ou à nos représentans, corps et biens intacts, et le tout dans son intégrité: faute de quoi nous vous déclarons que nous vous tiendrons comme brigands et traîtres, et que tous, soit par siéges, combats ou attaques de ce genre, nous risquerons notre vie contre la vôtre, et ferons à votre préjudice et ruine tout ce qui sera en notre pouvoir. Sur ce, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde. Signé par nous la veille de la Saint-Withold, sous le grand chêne de Hart-Hill-Welk, les présentes étant écrites par un saint homme en Dieu, le desservant de Notre-Dame et de Saint-Dunstan, dans la chapelle Copmanhurst.»
[Note 3: ][(retour) ]Mot saxon qui veut dire gardes ou vassaux.A. M.
Au bas de cette sommation était immédiatement et grossièrement griffonnée la tête d'un coq avec sa crête, entourée d'une légende qui expliquait que cette espèce d'hiéroglyphe était la signature de Wamba, fils de Witless[4]. Sous ce respectable emblème figurait une croix, connue pour être le seing de Gurth, fils de Beowulph; venaient ensuite ces mots, tracés d'une main hardie, quoique inhabile: Le Noir-Fainéant. Enfin, une flèche assez nettement dessinée, et qui était le sceau du yeoman ou archer Locksley, fermait cette missive.
[Note 4: ][(retour) ]Witless, mot composé de wit, esprit, et less, sans. C'est encore un jeu d'imagination de l'auteur à la manière d'Homère, qui appelle Achille, tantôt aux pieds légers, tantôt âme de chien. A. M.