«Regarde de nouveau, Rébecca, dit Ivanhoe, se méprenant sur la cause de l'abandon de son poste; les archers doivent avoir cessé de lancer des flèches, puisqu'ils combattent maintenant corps à corps: regarde de nouveau, à présent il n'y a plus autant de danger.» Rébecca se mit derechef à regarder, et presque au même instant s'écria: «Saints prophètes de la loi! Front-de-Boeuf et le chevalier noir combattent corps à corps sur la brèche, au milieu des cris de leurs soldats qui suivent tous leurs mouvemens, et attendent le résultat de cette lutte. Puisse le ciel faire triompher la cause de l'opprimé et du captif!» Bientôt elle poussa un grand cri, en disant: «Il est tombé! il est tombé!»
«Qui est tombé? demande Ivanhoe; pour l'amour de Dieu, dis-moi celui qui est tombé.»--«Le chevalier noir,» répondit Rébecca d'une voix faible; puis tout à coup elle s'écria derechef avec tout le feu de la joie: «Mais non! mais non! Béni soit le Dieu des armées! Il s'est relevé, et le voilà qui lutte comme si son bras tout seul avait la force de vingt guerriers. Son épée s'est rompue; il saisit la hache d'armes d'un soldat; il presse Front-de-Boeuf, à qui il porte coup sur coup; le géant se penche et chancelle comme un chêne sous la cognée du bûcheron. Il tombe! il tombe!» -«Front-de-Boeuf?» demanda Ivanhoe.
«Front-de-Boeuf; oui, lui-même, répondit la juive; ses hommes d'armes se précipitent à son secours, ayant à leur tête le fier templier; la réunion de leurs forces oblige le champion de s'arrêter... Front-de-Boeuf est emporté dans l'intérieur du château.»--«Les assaillans ne sont-ils pas maîtres des barrières?» demanda Ivanhoe.--«Ils le sont, ils le sont, répondit Rébecca, et ils pressent vivement les assiégés sur le mur extérieur. Les uns plantent des échelles; les autres se rassemblent comme un essaim d'abeilles, cherchant à monter sur les épaules les uns des autres. On fait pleuvoir sur leurs têtes des pierres, des poutres, des troncs d'arbres; à peine un blessé a-t-il été emporté, qu'il est remplacé par un autre qui vient partager les fatigues de l'assaut. Grand Dieu! n'as-tu donné à l'homme ta propre image que pour être aussi cruellement défigurée par la main de son frère?»--«Ne pense pas à cela, dit Ivanhoe, ce n'est pas le moment de s'occuper de pareilles idées. Quel est le parti qui cède? Quel est celui qui a l'avantage?»--«Les échelles sont renversées, répondit Rébecca en frissonnant; les soldats sont culbutés, accablés, ensevelis sous elles, comme des reptiles qu'on écrase. Les assiégés ont le dessus.»--«Que saint Georges nous protége! dit le chevalier: est-ce que les assaillans auraient la lâcheté de céder?»--«Non, répondit Rébecca; ils se conduisent comme des braves. Le chevalier noir s'approche de la poterne avec son énorme hache; le bruit des coups qu'il porte, semblable à celui du tonnerre, se ferait entendre au dessus des clameurs, du vacarme et du tumulte des combats. On fait pleuvoir sur lui une grêle de pierres et de pièces de bois; mais il ne s'en émeut pas plus que si c'était du coton de chardon ou des plumes.»
«Par saint Jean-d'Acre! s'écria Ivanhoe en se soulevant sur son lit dans un accès de joie, je croyais qu'il n'y avait qu'un seul homme en Angleterre capable d'un pareil courage.»--«La porte qui ouvre la poterne s'ébranle, continue Rébecca; elle se rompt; elle est brisée en mille éclats par la violence de ses coups; les assiégeans s'y précipitent; les ouvrages extérieurs sont emportés. Ah, grand Dieu! les assiégés sont précipités du haut des murailles; ils sont jetés dans le fossé. Ô hommes! si vous êtes véritablement des hommes, épargnez ceux qui ne peuvent plus résister.»--«Et le pont, le pont qui communique au château, l'ont-ils également emporté?» demanda Ivanhoe.--«Non, répondit Rébecca; le templier a détruit les planches qui avaient servi à le traverser; peu des assiégés ont pu rentrer avec lui, et les cris que vous entendez vous apprennent le sort des autres. Hélas! je vois qu'il est encore plus pénible d'être témoin d'une victoire que d'une bataille.»
«Que se passe-t-il maintenant, bonne fille? demanda Ivanhoe; regarde encore; ce n'est pas le moment de se trouver mal à la vue du sang.»--«Il n'en coule plus pour le moment, dit Rébecca; nos amis se fortifient dans les ouvrages extérieurs dont ils se sont rendus maîtres, et ils y sont si bien à couvert des traits de l'ennemi, que la garnison se contente d'en lancer quelques uns par intervalle, plutôt pour les inquiéter que pour leur faire un mal réel.»--«Nos amis, dit Wilfrid, n'abandonneront sûrement pas une entreprise si glorieusement commencée et si heureusement achevée. Oh! non; je veux mettre ma confiance dans le bon chevalier, dont la hache a brisé les portes de chêne et les barres de fer. C'est bien singulier! se dit-il de nouveau à lui-même, qu'il y ait deux hommes capables de faire preuve d'un aussi fier courage. Un cadenas et un lien de chaînes sur un champ noir! qu'est-ce que cela peut signifier? Ne vois-tu rien autre chose, Rébecca, qui puisse faire distinguer le chevalier noir?»--«Non, rien, répondit la juive; tout sur lui est noir comme l'aile du corbeau, et je n'aperçois rien qui puisse servir à le rendre plus remarquable qu'il ne l'est déjà; mais après l'avoir vu une fois déployer la force de son bras au milieu de la mêlée, je crois que je le reconnaîtrais entre mille combattans. Il s'élance au combat comme il irait s'asseoir à un banquet. Il y a en lui plus que sa propre force; on dirait que l'âme tout entière, l'ardeur du champion se communique à chacun des coups qu'il porte à son ennemi. Que Dieu l'absolve du crime dont se rend coupable celui qui verse le sang. C'est un spectacle bien terrible, mais sublime que de voir comment le bras et le coeur d'un seul homme peuvent de concert triompher d'une armée entière.»
«Rébecca, dit Ivanhoe, tu viens de peindre un héros: ses soldats ne prennent probablement un peu de repos que pour réparer leurs forces ou pour se procurer les moyens de franchir le fossé: sous un chef tel que tu as dépeint ce chevalier, il n'y a point de lâches frayeurs, de délais étudiés; il ne se trouve pas un seul individu qui voulût renoncer à une entreprise qui demande une extrême bravoure, parce que ce qui la rend difficile est justement ce qui la rend glorieuse. J'en jure par l'honneur de ma maison; j'en jure par la dame de mes pensées; je consentirais à souffrir dix ans de captivité, pourvu qu'il me fût permis de combattre un seul jour à côté de ce brave chevalier, dans une querelle pareille à celle-ci.»--«Hélas! dit Rébecca en se retirant de la fenêtre, et s'approchant du lit du chevalier blessé, ces désirs impatiens de faire quelque exploit éclatant, cette lutte entre votre courage et votre état de faiblesse, qui ne produit que d'impuissans regrets, tout cela ne fait que retarder votre guérison. Comment peux-tu songer à faire des blessures à d'autres, avant que celle que tu as reçue soit fermée?»
«Rébecca, répliqua-t-il, tu ignores combien il est triste pour quelqu'un qui a été nourri dans les principes de la chevalerie de rester inactif comme un prêtre, ou comme une femme, tandis que tout ce qui l'entoure est engagé dans des actions d'éclat. L'amour des combats est l'aliment de notre vie; la poussière qui s'élève du milieu de la mêlée est l'atmosphère que nous aimons à respirer. Nous ne vivons, nous ne désirons de vivre qu'aussi long-temps que nous sommes victorieux et renommés. Telles sont, jeune fille, les lois de la chevalerie que nous avons juré d'observer, et auxquelles nous sacrifions tout ce que nous avons de plus cher.»--«Hélas! dit la belle juive, qu'est-ce autre chose, vaillant chevalier, qu'est-ce autre chose qu'un sacrifice fait au démon de la vaine gloire, qu'une offrande passée par le feu pour être présentée à Moloch[17]? Et que vous restera-t-il pour prix de tout le sang que vous aurez répandu, de tous les travaux et de toutes les fatigues que vous aurez endurés, de toutes les larmes que vos triomphes auront fait couler, lorsque la mort viendra briser la lance du fort, et aura dépassé la vitesse de son cheval de bataille?»--«Ce qui restera, jeune fille, s'écria Ivanhoe, la gloire, oui la gloire, qui dore le tombeau qui renferme notre dépouille mortelle, et qui embaume ce qui survit à ces débris, la renommée.»--«La gloire! continua Rébecca; hélas! la cotte de mailles à demi-rongée de rouille, qui est suspendue comme un trophée au dessus du tombeau noirci par le temps et tombant en ruine; l'inscription presque effacée, et que le moine ignorant peut à peine lire au pèlerin dont elle excite la curiosité, regardez-vous tout cela comme une récompense suffisante pour le sacrifice des plus douces affections, pour une vie passée misérablement à rendre les autres misérables? ou bien, trouvez-vous, dans les vers grossiers d'un barde errant, un charme tel qu'il vous faille inconsidérément échanger l'amour de tout ce que la nature a dû vous rendre cher, les sentimens les plus doux, la paix et le bonheur, au plaisir de devenir le héros de ces ballades que des ménestrels vagabonds viennent le soir chanter aux oreilles d'un rustaud à moitié ivre?»
[Note 17: ][(retour) ]Idole des Ammonites, à laquelle on offrait les enfans nouveau-nés en les faisant passer par le feu allumé dans l'intérieur de la statue. Les prêtres avaient l'astuce de verser du plomb fondu dans les yeux de cette idole, comme si elle eût été sensible aux cris de ses victimes. On sait du reste qu'en hébreu moloch signifie roi. A. M.
«Par l'âme d'Heruvard[18]! s'écria le chevalier impatienté, tu parles de choses que tu ne connais point. Tu voudrais éteindre le feu pur de la chevalerie, qui seul distingue le noble du vilain, le chevalier civilisé du paysan grossier, qui nous fait regarder la vie comme d'un prix au dessous, bien au dessous de celui de l'honneur, qui nous fait triompher des fatigues, des travaux, des souffrances, et qui nous apprend à regarder l'infamie comme le seul mal que nous ayons à redouter. Tu n'es pas chrétienne, Rébecca, et tu ne connais pas ces sentimens élevés qui font palpiter le sein d'une noble demoiselle, lorsque son amant a achevé quelque grande entreprise, dont le succès justifie son amour. La chevalerie! sache, jeune fille, que c'est la source, l'aliment, l'entretien de la noble et divine amitié, le soutien de l'opprimé, le vengeur de l'offensé, le frein du tyran; sans elle la noblesse ne serait qu'un vain nom, et c'est dans sa lance et son épée que la liberté trouve sa meilleure protection.»
[Note 18: ][(retour) ] Chevalier errant d'origine saxonne et qui était absent lors de la conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie.A. M.