«Ne pourrais-tu lire la devise?»--«C'est tout ce que je puis faire que d'apercevoir les armes à cette distance, répondit Rébecca, encore faut-il que le soleil donne en plein sur le bouclier.»--«Paraît-il y avoir d'autres chefs?» demanda encore Ivanhoe.--«De l'endroit où je suis, répondit Rébecca, je ne vois aucun personnage qui se fasse remarquer. Mais, ajouta-t-elle, il est probable que l'autre point du château est également assailli. Les voilà maintenant qui se mettent en marche. Dieu de Sion, protége-nous. Quel spectacle épouvantable! Ceux qui marchent les premiers portent des boucliers énormes, et poussent devant eux des murailles faites en planches; ils sont suivis par d'autres qui bandent leurs arcs à mesure qu'ils avancent. Les voilà qui ajustent les flèches! Dieu de Sion, épargne les créatures que tu as formées![14]»
[Note 14: ][(retour) ]Cette description est une évidente imitation d'Homère, dans l'Iliade, lorsque Hélène du haut des murailles promène ses regards sur l'armée des assiégeans, parmi lesquels, en rougissant, elle reconnaît à la fin Ménélas son époux.A. M.
Sa description fut tout à coup interrompue par le signal de l'attaque, qui fut donné par le son aigu d'un cor, auquel il fut de suite répondu du haut des murs par le bruit des trompettes normandes, lequel, se mêlant au son grave et sourdement prolongé des nakirs, sorte de tymballe, donnait à connaître à l'ennemi que son défi était accepté. Les acclamations de l'un et de l'autre parti venaient ajouter au tumulte et au vacarme: «Saint Georges pour l'Angleterre!» criaient les assaillans; tandis que les Normands vociféraient de leur coté: «En avant de Bracy! Baucéan! Baucéan! Front-de-Boeuf à la rescousse!» suivant les cris de guerre de leurs différens chefs.
Ce n'était pas cependant par des clameurs que la querelle devait se vider, et les efforts désespérés des assaillans furent repoussés par les efforts non moins vigoureux des assiégés. Les archers, à qui le maniement de l'arc était devenu familier, par l'usage habituel qu'ils en faisaient dans leurs forêts, avaient le coup d'oeil si juste, et décochaient leurs flèches avec tant d'adresse, d'ensemble et de précision, que, quelque part que fût placée la personne à laquelle ils visaient, et quelque petite que fût la partie du corps qui restait à découvert, ils ne manquaient jamais de l'atteindre. Cette volée de flèches obscurcissait les airs comme une grêle épaisse tombant avec la plus grande violence; chaque trait avait sa destination particulière, et l'on pouvait souvent les suivre de l'oeil, dirigés par vingtaines contre chaque embrasure, chaque créneau, chaque ouverture dans les parapets, aussi bien que contre chaque fenêtre où se trouvait, ou même où l'on soupçonnait que pouvait se trouver un défenseur. Cette volée soutenue tua deux ou trois des assiégés et en blessa plusieurs autres. Mais, pleins de confiance dans leurs armures à l'épreuve, et dans l'abri que leur position leur fournissait, les soldats et les alliés de Front-de-Boeuf montrèrent un acharnement à se défendre proportionné à la fureur de leurs assaillans, et répondirent par une vigoureuse décharge d'arbalètes, de flèches, de pierres et d'autres projectiles, au violent orage de leurs traits serrés et continuels. Ils leur causèrent même plus de mal qu'ils n'en reçurent, parce qu'ils étaient plus exposés qu'eux-mêmes. Le bruit occasionné par le sifflement des flèches et autres missiles[15], n'était interrompu que par les acclamations de l'un des deux partis qui avait fait éprouver à l'autre quelque perte notable.
[Note 15: ][(retour) ]Missiles, ce mot, tiré du latin dont l'équivalent est projectile, nous a semblé utile à conserver.A. M.
«Et il faut que je reste ici étendu comme un moine fainéant qui ne peut quitter son lit, murmura Ivanhoe, pendant que les autres sont occupés à préparer le résultat qui doit décider de ma liberté ou de ma mort! Regarde encore une fois par la fenêtre, bonne fille, mais prends bien garde, évite avec soin de te faire apercevoir des archers qui sont au dessous. Regarde de nouveau, et dis-moi si l'ennemi avance encore pour livrer l'assaut.»
Avec une patience et un courage que la prière mentale qu'elle venait de faire venait de fortifier, Rébecca reprit son poste à la fenêtre, en ayant soin pourtant de se couvrir de manière à ne pas être aperçue de ceux qui étaient en bas.
«Que vois-tu, Rébecca?» demanda de nouveau le chevalier blessé.--«Rien qu'une nuée de flèches, tellement épaisse, qu'elle éblouit mes yeux au point qu'il leur est impossible de distinguer qui les lance,» reprit la juive.--«Cela ne saurait durer, reprit Ivanhoe; si l'on ne se hâte de s'avancer directement contre la place, afin de l'emporter par la force des armes, les archers ne retireront pas un bien grand avantage de leurs traits lancés contre des murailles de pierres. Cherche à découvrir le chevalier du cadenas, ma bonne fille, et vois comment il se conduit; car tel chef, tels soldats.»--«Je ne l'aperçois point,» dit Rébecca.--«Lâche poltron! s'écria Ivanhoe, quitte-t-il ainsi la barre du gouvernail au plus fort de la tempête?»
«Non, non, il ne la quitte point, dit Rébecca, je l'aperçois maintenant, conduisant un corps de troupes exactement au dessous de la barrière extérieure de la barbacane[16]. Ils arrachent les pieux et les palissades; ils brisent les barrières à coups de hache. Je vois le long panache noir flottant au dessus de toutes les têtes, comme un corbeau qui plane au dessus d'un champ de bataille couvert de morts et de mourans. Ils ont fait une brèche aux barrières. Ils s'y précipitent. Ils sont repoussés. Front-de-Boeuf est à la tête des assiégés; je vois sa taille gigantesque s'élevant au dessus de ceux qui l'entourent. Les voilà qui de nouveau se portent en foule à la brèche. On se dispute le passage corps à corps, homme à homme. Dieu de Jacob! ce sont deux courans impétueux qui se rencontrent, le conflit de deux océans poussés l'un contre l'autre par des vents opposés.» Elle détourna sa tête de la fenêtre, comme incapable de soutenir plus long-temps la vue d'une scène aussi terrible.
[Note 16: ][(retour) ]Chaque ville, son château gothique, observe l'auteur, avait au delà des murailles extérieures, une fortification composée de palissades; c'est ce qu'on appelait les barrières: elles étaient souvent le théâtre de violentes escarmouches, car il fallait nécessairement s'en rendre maître avant de pouvoir s'approcher des murailles elles-mêmes. Plusieurs des vaillans faits d'armes qui ornent les pages chevaleresques du chroniqueur Froissard eurent lieu aux barrières des places assiégées.A. M.