«Il m'appelle sa chère Rébecca, se dit-elle à elle-même, mais c'est d'un ton froid et indifférent qui s'accorde mal avec l'expression: son cheval de bataille, son chien de chasse, lui sont plus chers que la juive qu'il méprise.»
«Mon esprit, bonne et douce fille, continua Ivanhoe, éprouve plus d'anxiété que mon corps ne ressent de douleur. D'après la conversation qui a eu lieu entre les gardes qui m'entouraient, je vois que je suis prisonnier; et si j'en juge par la voix forte et rauque de celui qui vient justement de leur donner des ordres, je suis dans le château de Front-de-Boeuf. S'il en est ainsi, quel sera le résultat, et comment puis-je protéger lady Rowena et mon père?»
«Il ne fait aucune mention ni du juif, ni de la juive, dit Rébecca en elle-même. Mais enfin quel droit avons-nous à une part dans ses pensées? Ô combien je suis surprise d'avoir laissé mon imagination s'arrêter aussi long-temps sur lui.» Après cette courte accusation portée contre elle-même, elle s'empressa de donner à Ivanhoe tous les renseignemens qui étaient en son pouvoir, mais qui se bornèrent à lui dire que le templier Bois-Guilbert et le baron Front-de-Boeuf commandaient dans le château, que le château était assiégé, mais par qui, c'est ce qu'elle ignorait. Elle ajouta qu'il y avait dans le château un prêtre chrétien, qui peut-être lui donnerait de plus amples renseignemens.»
«Un prêtre chrétien! dit Ivanhoe transporté de joie, amène le ici, Rébecca, s'il est possible; dis-lui qu'un malade a besoin de son secours spirituel; dis-lui ce que tu voudras, mais fais-le venir. Il faut que je fasse, il faut du moins que je tente quelque chose; mais comment puis-je prendre une détermination avant de savoir ce qui se passe?»
Ce fut pour se conformer aux désirs d'Ivanhoe que Rébecca fit la tentative dont nous avons parlé pour amener Cedric dans la chambre du chevalier blessé; l'arrivée d'Ulrique en empêcha la réussite; car elle aussi s'était tenue aux aguets pour intercepter la venue du moine. Rébecca se retira afin d'instruire Ivanhoe du non succès de son plan.
Ils n'eurent pas beaucoup de temps à donner au regret qu'ils éprouvèrent de n'avoir pu se procurer les informations qu'ils désiraient, non plus qu'à chercher quelque moyen d'y suppléer; car le bruit qui se faisait dans l'intérieur du château, occasionné par les préparatifs de défense, et qui d'abord avait été considérable, devint bientôt un mélange confus de tumulte et de clameurs qui le rendit dix fois plus assourdissant. La marche pesante et cependant rapide des hommes d'armes se faisait entendre sur les murailles, ou retentissait dans les divers passages étroits ou escaliers tournans qui conduisaient aux divers points de défense. On entendait les voix des chevaliers animant leurs soldats, ou leur indiquant l'usage qu'ils devaient faire de leurs armes; parfois néanmoins ces voix étaient couvertes par le cliquetis des armes ou par les clameurs de ceux à qui elles s'adressaient. Quelque épouvantables que fussent ces cris, quel que fût le degré d'horreur de la scène qui allait bientôt se passer, il s'y mêlait néanmoins une sorte de sublime auquel l'âme exaltée de Rébecca pouvait s'élever même dans ce moment d'effroi. Son oeil étincelait, quoique son visage fût entièrement décoloré, et il y avait un mélange de crainte et d'enthousiasme dans l'expression qu'elle donna aux paroles du texte sacré, lorsqu'elle dit, moitié à elle-même, moitié à Ivanhoe: «On entend le bruit du carquois, le cliquetis de la lance et du bouclier, la voix des capitaines et les cris des soldats.»
Mais Ivanhoe était comme le coursier belliqueux dont il est fait mention dans ce passage sublime de l'Écriture, tourmenté de son inaction, et du désir ardent de se précipiter au milieu des combats dont tout ce vacarme était le prélude. «Si je pouvais, disait-il, me traîner jusqu'à cette fenêtre, pour voir l'issue probable de la lutte qui va s'engager. Si j'avais un arc pour décocher une flèche!... une hache d'armes, pour frapper, ne fût-ce qu'un seul coup, pour notre délivrance!... Mais non!... vains désirs! je suis sans force, aussi bien que sans arme.»
«Calme-toi, noble chevalier, dit Rébecca; le bruit a cessé tout à coup; il est possible qu'il n'y ait pas de combat.»--«Tu n'entends rien à cela, dit Wilfrid d'un ton d'impatience. Ce moment de silence ne prouve autre chose sinon que les soldats sont à leur poste sur les murailles, s'attendant à être attaqués d'un instant à l'autre; ce que nous avons entendu n'était que l'annonce éloignée de la tempête; tout à l'heure elle va fondre sur nous dans toute sa fureur. Si je pouvais aller seulement jusqu'à cette fenêtre!»--«Le tenter seulement ne ferait qu'empirer ton mal, noble chevalier, dit Rébecca; puis, observant son extrême inquiétude: «Eh bien! ajouta-t-elle avec fermeté, je vais me tenir moi-même à la fenêtre, et vous ferai, aussi bien que je pourrai, la description de ce qui se passera.»
«Ne faites pas cela, s'écria Ivanhoe; gardez-vous-en bien; chaque fenêtre, chaque ouverture va être un point de mire pour les archers; il ne faudrait qu'un trait lancé au hasard pour...»--«Et il sera le bienvenu,» murmura Rébecca en montant d'un pas ferme et assuré deux ou trois marches qui conduisaient à la fenêtre.--«Rébecca, chère Rébecca, s'écria Ivanhoe, ceci n'est point un passe-temps de jeune fille; ne va pas t'exposer à recevoir quelque blessure, peut-être même le coup de la mort, et me rendre à jamais malheureux pour y avoir donné lieu; du moins couvre-toi de cet ancien bouclier qui est là-bas et ne montre à la fenêtre qu'une faible partie de ton corps.» Suivant avec une promptitude extraordinaire les instructions d'Ivanhoe, et profitant de la protection que lui fournissait le vaste et antique bouclier, qu'elle plaça contre le bas de la fenêtre, elle fut à même de voir, sans être trop exposée, ce qui se passait en dehors du château et de rendre compte à Ivanhoe des préparatifs que l'on faisait pour l'assaut. La position qu'elle venait de prendre était effectivement très favorable au but qu'elle se proposait; car, placée à l'un des angles du bâtiment principal, non seulement elle découvrait tout le mouvement qui se faisait hors de l'enceinte du château, mais encore elle dominait sur les ouvrages avancés contre lesquels il paraissait probable que les assiégeans allaient d'abord marcher. C'était une fortification extérieure, peu élevée, peu fortifiée, et destinée à protéger l'entrée de la poterne par laquelle Front-de-Boeuf avait tout récemment fait sortir Cedric. Le fossé du château séparait cette espèce de barbacane du reste de la forteresse; de manière que, si elle venait à être surprise, il était facile de couper toute communication avec le bâtiment principal, en enlevant le pont temporaire. Dans les ouvrages avancés se trouvait une porte de sortie, correspondant à la poterne du château, et le tout environné d'une forte palissade. Rébecca put remarquer, d'après le nombre d'hommes qu'on avait chargés de la défense de ce poste, que les assiégés n'étaient pas tranquilles à cet égard; et comme les assaillans se portaient directement en face de la poterne, il était également évident qu'ils la regardaient comme le point le plus vulnérable de la place. Elle s'empressa de faire part de ces observations à Ivanhoe; puis elle ajouta: «La lisière du bois semble garnie d'archers, mais l'ombre des arbres ne permet d'en voir qu'un petit nombre.»
«Sous quelle bannière?» demanda Ivanhoe.--«Je n'en vois aucune, répondit la juive, ni rien qui y ressemble.»--«C'est bien étrange! marmotta le chevalier; marcher à l'attaque d'un château comme celui-ci sans bannières ni enseignes déployées, c'est pour moi une chose toute nouvelle. Dis-moi, peux-tu distinguer ceux qui paraissent être les chefs?»--«Celui que l'on peut le plus facilement remarquer, répondit la juive, est un chevalier revêtu d'une armure noire: c'est le seul qui soit armé de pied en cap, et il paraît avoir le commandement général de tout ce qui l'entoure.» -«Quelles armes a-t-il sur son bouclier?» demanda Ivanhoe.--«Quelque chose qui ressemble à une barre de fer, et à un cadenas, le tout peint en bleu sur un fond noir.»--«Un cadenas et un verrou peints en bleu? dit Ivanhoe; j'ignore qui peut porter ces armes, mais il me semble que ce pourrait fort bien être les miennes en ce moment».