«Allons, allons, sire chevalier, dit Rébecca, ton état de faiblesse, le chagrin que tu éprouves, tout cela ne fait que jeter sur tes yeux un voile qui te cache le résultat des calculs d'en haut. Tu as été rendu à ta patrie au moment où elle avait le plus grand besoin d'un bras vaillant et d'un courage à l'épreuve; tu as humilié l'orgueil de ses ennemis et de ceux de son roi, lorsque cet orgueil était porté au plus haut degré d'exaltation; et dans le sort malencontreux qui est venu t'accabler, ne vois-tu pas que le ciel t'a suscité un bras secourable, une main habile dans l'art de guérir, même du milieu de la nation la plus méprisée par la tienne. Prends donc courage, et pénètre-toi de l'idée que tu es destiné à quelque exploit éclatant opéré par la valeur de ton bras. Adieu, et quand tu auras pris la potion que je vais t'envoyer par Reuben, tâche de reposer, afin que tu puisses demain supporter les fatigues du voyage.»
Ivanhoe, convaincu par les raisonnemens de Rébecca, se conforma entièrement à ses instructions. La vertu calmante et narcotique de la potion qui lui fut apportée par Reuben lui procura un sommeil profond et tranquille; en sorte que le lendemain matin la bonne Rébecca, ne lui trouvant aucun symptôme de fièvre, déclara qu'il était en état de supporter les fatigues de la route.
On le plaça dans la même litière qui l'avait ramené du tournoi, et toutes les précautions furent prises pour que le voyage fût facile et commode. Il n'y eut qu'un seul point sur lequel, en dépit de toutes les instances de Rébecca, il fut impossible de procurer au chevalier blessé toutes les commodités que son état exigeait. Isaac, comme le voyageur enrichi, dans la dixième satire de Juvénal, était continuellement tourmenté par la crainte des voleurs, sachant fort bien qu'il serait toujours regardé de bonne prise par le Normand aussi bien que par le Saxon, par le noble aussi bien que par le brigand. Il voyageait donc à grandes journées, et faisait des haltes courtes et des repas encore plus courts; en sorte qu'il dépassa Cedric et Athelstane, qui étaient partis plusieurs heures avant lui, mais qui se trouvaient retardés par suite du long-temps qu'ils étaient restés à table au couvent de saint Withold. Cependant, telle fut la vertu du baume de Miriam, ou la force de la constitution d'Ivanhoe, que le voyage se termina sans aucun des inconvéniens que Rébecca avait appréhendés: sous un autre rapport cependant, son résultat prouva qu'une trop grande précipitation est souvent nuisible. La célérité qu'il exigeait dans la marche donna lieu à des disputes entre lui et les gens qu'il avait loués pour son escorte. C'étaient des Saxons qui n'étaient nullement exempts de l'amour naturel à leur nation pour l'aise et la bonne chère, c'est-à-dire, suivant les Normands, pour la paresse et la gourmandise. Au rebours de l'histoire de Shylock, ils avaient accepté les offres d'Isaac dans l'espoir de se nourrir aux dépens du riche Israélite, et furent très mécontens de voir leurs espérances trompées par la rapidité avec laquelle il voulait absolument que l'on avançât. Ils firent aussi des représentations sur le risque qu'ils couraient de ruiner les chevaux par des marches forcées. Enfin il s'éleva une querelle extrêmement vive entre Isaac et son escorte, au sujet de la quantité de vin et d'ale (bière) qui leur était allouée par repas: aussi, lorsque l'alarme se répandit, et que tout fit présager le danger qu'Isaac avait tant redouté, il se vit abandonné par les mercenaires mécontens, sur la protection desquels il avait compté, parce qu'il n'avait pas employé les moyens indispensables pour s'assurer leur attachement.
Ce fut dans cet état d'abandon et de dénuement absolu de secours que le juif, sa fille et le chevalier blessé, furent rencontrés par Cedric, ainsi que nous l'avons raconté, et tombèrent ensuite au pouvoir de de Bracy et de ses confédérés. On fit d'abord peu d'attention à la litière, et elle serait probablement restée en arrière, sans la curiosité de de Bracy, qui s'en approcha, dans l'idée qu'elle pouvait contenir l'objet de son entreprise, car Rowena ne s'était point dévoilée. Mais l'étonnement de de Bracy fut extrême lorsqu'il découvrit que la litière contenait un homme blessé, qui, se croyant tombé au pouvoir des Saxons proscrits, auprès desquels son nom pourrait lui servir de protection ainsi qu'à ses amis, avoua franchement qu'il était Wilfrid d'Ivanhoe.
Les principes de l'honneur chevaleresque, qui, au milieu de ses dérèglemens et de sa légèreté, n'avaient jamais entièrement abandonné de Bracy, lui interdisaient tout acte d'hostilité contre le chevalier qu'il voyait hors d'état de se défendre. D'un autre côté, et toujours par suite de sa fidélité à ces mêmes principes, il ne pouvait le découvrir à Front-de-Boeuf, qui, dans tout état de cause, et sans être arrêté par aucune considération, ne se serait pas fait scrupule de se défaire d'un rival qui lui contestait ses droits au fief d'Ivanhoe. Mais rendre à la liberté un chevalier que les événemens du tournoi, l'exclusion de la maison paternelle et la notoriété publique, désignaient comme l'amant préféré de lady Rowena, était un effort de générosité dont de Bracy était entièrement incapable. Un terme moyen entre le bien et le mal se présentait, il l'embrassa, et ce fut tout ce qu'il put faire; il ordonna à deux de ses écuyers de se tenir constamment près de la litière et de ne pas souffrir que qui que ce fût s'en approchât: si on venait à leur faire quelque question, ils avaient ordre de dire que c'était la litière de lady Rowena, et qu'ils s'en servaient pour transporter un de leurs camarades qui avait été blessé dans le combat. En arrivant à Torquilstone, pendant que le templier et le maître du château s'occupaient sérieusement du plan de leur double conquête, l'un des trésors du juif, l'autre de sa charmante fille; les écuyers de de Bracy transportèrent Ivanhoe, toujours sous la désignation d'un camarade blessé, dans les appartemens les plus reculés du château; et ce fut là l'excuse que les écuyers de de Bracy donnèrent à Front-de-Boeuf, lorsqu'il leur demanda pourquoi aux premiers cris d'alarme ils ne s'étaient pas rendus sur les remparts.
«Un camarade blessé! s'écria-t-il d'un ton de colère et de surprise; je ne m'étonne plus que des rustres et des paysans aient l'audace de se présenter en armes devant des châteaux, et que jusqu'à des gardeurs de cochons s'oublient au point d'envoyer des cartels à des nobles, quand on voit des hommes d'armes devenir garde-malades, et des francs compagnons se mettre garde-rideaux de moribonds, dans un moment où le château va être assailli. Aux murailles, misérables traînards! cria-t-il d'une voix qui fit retentir toutes les voûtes du château, aux murailles! où je vais vous briser les os avec ma massue.»--«Nous ne demandons pas mieux, répondirent-ils, d'un ton de mauvaise humeur, que d'y aller, pourvu que vous nous excusiez auprès de notre maître, qui nous a commandé de nous tenir auprès du moribond.»
«Moribond! vilains animaux, répliqua le baron; nous serons tous moribonds, je vous en réponds, si nous ne nous montrons pas mieux que cela... Mais il faut que je relève la garde que l'on a mise auprès de ce camarade, comme vous l'appelez... Holà! Urfried!.. la vieille!.. ho! fille de sorcière saxonne!.. m'entends-tu?.. Va-t'en soigner ce malade, puisqu'il faut qu'il ait quelqu'un auprès de lui, pendant que j'emploierai ces gens-ci autre part... Allons, voici deux arbalètes avec leurs tourniquets ou cabestans et leurs carreaux. Vite, à la barbacane, et que chaque trait s'enfonce dans une tête saxonne!» Les deux écuyers, qui, comme la plupart des gens de cette espèce, aimaient le mouvement et détestaient l'inaction, se rendirent gaîment à leur poste, et ce fut ainsi que la garde d'Ivanhoe fut confiée à Urfried ou Ulrique. Mais celle-ci, dont le cerveau s'enflammait au souvenir de ses injures, et dont le coeur n'était rempli que d'espoir de vengeance, se sentit facilement disposée à se décharger sur Rebecca de l'emploi que l'on venait de lui confier.
CHAPITRE XXIX.
«Va, monte à la tour d'observation là-bas, vaillant soldat; promène tes regards sur la compagne, et dis-moi comment va la bataille.»
SHILLER. La Pucelle d'Orléans.
Le moment du péril est souvent aussi le moment où le coeur s'ouvre à la bienveillance et à l'affection. Nous nous trouvons trahis par l'agitation générale de nos sentimens, en sorte que nous laissons à découvert ceux que, dans des momens plus tranquilles, nous aurions, sinon totalement réduits au silence, du moins déguisés et cachés sous le voile de la prudence. En se trouvant encore une fois à côté du lit d'Ivanhoe, Rébecca fut tout étonnée de la vive sensation de plaisir qu'elle éprouvait, même dans un moment où tout ce qui les environnait ne présentait que danger, désespoir même. En lui tâtant le pouls et lui demandant comment il se trouvait, il y avait une douceur de sentiment, dans le contact et dans la voix, qui témoignait un plus grand degré d'intérêt qu'elle n'aurait elle-même voulu se hasarder à exprimer. Sa voix était mal assurée, sa main tremblante, et ce ne fut que la froide question d'Ivanhoe: «Est-ce toi, aimable fille, qui la rappela à elle-même et la fit souvenir que le sentiment qu'elle éprouvait n'était et ne pouvait être partagé?» Un soupir lui échappa; mais il fut à peine entendu, et les questions qu'elle adressa au chevalier sur l'état de sa santé furent faites avec l'accent calme de l'amitié. Ivanhoe répondit, avec une sorte de hâte, que sa santé était aussi bonne, même meilleure qu'il n'aurait pu s'y attendre, «grâce, ma chère Rébecca, ajouta-t-il, à vos soins obligeans.»