[Note 19: ][(retour) ]L'auteur a ici complété la terrible pensée du Dante, en ajoutant le «remords sans repentir» à ce vers:
Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.
Milton offre à peu près la même idée dans le livre de son Paradise lost. Le lecteur aimera à comparer ces trois grands écrivains: Dante, Milton et Walter Scott.A. M.
«Où sont-ils maintenant, ces chiens de prêtres, cria le baron, qui mettent un si haut prix à leur momerie spirituelle? où sont tous ces carmes déchaussés, en faveur de qui Front-de-Boeuf fonda le vieux couvent de Sainte-Anne; dépouillant ainsi son héritier de plusieurs belles prairies, d'excellentes terres et de riches enclos? où sont-ils ces chiens altérés, buvant la bière à longs traits, j'en réponds; ou jouant leurs tours d'escamotage auprès du lit de quelque paysan moribond? Et moi, le fils de leur fondateur; moi, pour qui les clauses de l'acte de leur fondation leur imposent la nécessité de prier; moi... les misérables ingrats! Ils me laissent mourir comme le chien là-bas, qui n'a ni maître ni asile; ils me laissent mourir sans confession, sans consolation. Faites venir le templier...; c'est un prêtre..., il peut m'être bon à quelque chose... Mais non; autant vaudrait se confesser au diable qu'à Brian de Bois-Guilbert, qui ne croit ni au ciel ni à l'enfer. J'ai entendu des vieillards parler de prières..., de prières prononcées de leurs propres bouches... On n'a pas besoin pour cela de corrompre un faux prêtre, ni d'intercéder auprès de lui...; je vais prier...; mais non..., je... je n'ose...»
«Est-il bien possible, dit une voix grêle et cassée qui se fit entendre tout près de son lit, est-il possible que Réginald Front-de-Boeuf ait dit qu'il existait quelque chose qu'il n'osait point faire?» La conscience bourrelée de Front-de-Boeuf, que les souffrances du corps rendaient encore plus timorée, entendit, dans cette étrange interruption de son soliloque, la voix d'un de ces démons qui, d'après les idées superstitieuses de cette époque, assiégent les lits des mourans pour distraire leurs pensées et les empêcher de se livrer à des méditations qui auraient en vue leur bien-être éternel. Il frémit; tous ses membres se roidirent; mais, reprenant bientôt sa résolution ordinaire: «Qui est là? s'écria-t-il; qui es-tu, toi qui oses répéter mes paroles d'un ton qui ressemble au croassement de l'oiseau de la nuit? viens à côté de mon lit afin que je puisse te voir.»--«Je suis ton mauvais ange, Réginald Front-de-Boeuf, répondit la voix.»--«Si tu es réellement un démon, répliqua le chevalier mourant, montre-toi sous ta forme corporelle, et ne crois pas que je me laisse intimider. Par la Géhenne éternelle, si je pouvais lutter corps à corps contre les horreurs qui m'entourent de tous côtés et sous toutes les formes, comme je l'ai fait contre les dangers de ce monde, ni le ciel ni l'enfer ne pourraient se vanter de m'avoir fait trembler.»
«Pense à tes crimes, Réginald Front-de-Boeuf, dit la voix; pense à ta révolte, à tes rapines, aux meurtres que tu as commis. Qui a excité le licencieux Jean à prendre les armes contre son père, dont les cheveux sont blanchis par l'âge; à faire la guerre à son généreux frère?»--«Que tu sois un mauvais ange, un prêtre ou un démon, répliqua Front-de-Boeuf, tu en as menti par ta gorge. Ce n'est pas moi qui ai excité Jean à la rébellion..., ce n'est pas moi seul...; il y avait cinquante chevaliers et barons, la fleur des provinces méditerranées...; jamais plus vaillans guerriers n'ont tenu la lance en arrêt... Faut-il que je sois responsable, moi seul, de la faute de cinquante? Démon infernal! je brave tes menaces; retire-toi; cesse de rôder autour de ma couche. Si tu es un mortel, laisse-moi mourir en paix; si tu es un démon, ton heure n'est pas encore venue.»--«Mourir en paix! répéta la voix; non, tu ne mourras pas en paix; même à l'instant de la mort l'image de tes meurtres passera devant toi: tu entendras les gémissemens qui ont fait retentir les voûtes de ce château; tu verras même le sang dont les planchers sont tout rouges.»
«Ne crois pas m'intimider par ces discours remplis d'une vaine malice, répondit Front-de-Boeuf avec un sourire sombre et forcé. Le juif mécréant... ce sera pour moi un mérite auprès du ciel de l'avoir traité comme je l'ai fait; car, s'il en était autrement, d'où vient que l'on canonise ceux qui ont trempé leurs mains dans le sang des Sarrasins? Quant aux porchers saxons que j'ai tués, c'étaient des ennemis de ma patrie, de mon lignage et de mon seigneur suzerain. Ah, ah! tu vois que tu ne peux trouver le défaut de mon armure. Es-tu parti? es-tu réduit au silence?»--«Non, détestable parricide! répondit la voix; pense à ton père; pense à sa mort; pense à la salle du banquet inondée de son sang répandu par la main de son fils.»
«Ah! reprit le baron, après un long moment de silence, puisque tu sais cela, tu es véritablement le père du mal, et tu connais toutes choses, comme le disent les moines. Je croyais ce secret renfermé dans mon sein et dans celui d'une autre personne, ma tentatrice, la complice de mon crime. Pars, mauvais génie! laisse-moi, et va chercher la sorcière saxonne, Ulrique seule pourrait te dire ce qu'elle et moi seul avons vu. Va, te dis-je, va trouver celle qui lava les blessures, redressa et arrangea le cadavre, et donna à une mort violente l'apparence d'une mort ordinaire et naturelle. Va la trouver, celle qui fut ma tentatrice, l'exécrable complice, l'affreux appât de ce forfait; qu'elle ait, comme moi, un avant-goût des tourmens de l'enfer.»--«Elle les éprouve déjà, dit Ulrique, s'approchant et se plaçant devant le lit de Front-de-Boeuf; depuis long-temps elle boit dans cette coupe, qu'elle trouve moins amère en voyant que tu la partages. Ne grince pas les dents, Front-de-Boeuf; ne roule pas les yeux; ne serre pas le poing, et ne lève pas ton bras sur moi avec cet air menaçant; ce bras, qui, comme celui d'un de tes ancêtres à qui ses exploits valurent le nom de Front-de-Boeuf, aurait pu, d'un seul coup, fracasser la tête d'un taureau des montagnes, est à présent énervé et impuissant comme le mien.»--«Vile et sanguinaire sorcière! répliqua Front-de-Boeuf; détestable hibou! c'est donc toi qui viens gémir de joie à la vue des décombres qui sont aussi ton ouvrage?»--«Oui, Réginald Front-de-Boeuf, répondit-elle, c'est Ulrique, c'est la fille de Torquil Wolfganger que tu as égorgé, c'est la soeur de ses deux fils massacrés, c'est elle qui te redemande, à toi et à ta maison, son père, ses frères, son nom, son honneur, et tout ce qu'elle a perdu par le nom de Front-de-Boeuf; songe aux injures que j'ai reçues, et réponds-moi si je ne dis pas la vérité. Tu as été mon mauvais ange, et je veux être le tien; je veux te poursuivre jusqu'au dernier moment de ton existence.»
«Exécrable furie! répondit Front-de-Boeuf, jamais tu ne seras témoin de ce moment. Holà! Gilles, Clément et Eustache! Saint-Maur et Étienne! qu'on saisisse cette maudite sorcière, et qu'on la précipite du haut des murailles! la traîtresse nous a livrés aux Saxons. Holà! Clément, Saint-Maur! où êtes-vous donc, lâches coquins?»--«Appelle-les, de nouveau, vaillant baron, dit la vieille furie avec un horrible sourire de moquerie, appelle tous tes vassaux autour de toi; menace des tortures et de la prison ceux qui tarderont à se rendre à tes ordres; mais sache, baron puissant, continua-t-elle en changeant tout à coup de ton, que tu n'obtiendras ni réponse, ni secours, ni obéissance de leur part. Écoute ces sons épouvantables;» car en cet instant le tumulte produit par la reprise de l'assaut, ainsi que par la défense, se faisait entendre d'une manière horrible sur les murs du château; «ces cris de guerre t'annoncent la chute de ta maison; la puissance de Front-de-Boeuf, cette puissance cimentée de sang, est ébranlée jusqu'en ses fondemens, et s'écroulera devant les ennemis qu'il a le plus méprisés! Pourquoi restes-tu étendu ici comme une bête fauve qui n'a plus de force, pendant que le Saxon donne l'assaut à ta forteresse?»
«Dieux et démons! s'écria Front-de-Boeuf, oh! rendez-moi quelque vigueur, pour que je me traîne jusque dans la mêlée, et que je trouve une mort digne de mon nom!»--«Ne l'espère pas, vaillant guerrier, répliqua-t-elle, tu ne mourras point de la mort des braves; mais tu périras comme le renard dans sa tanière, lorsque les paysans auront mis le feu à tout ce qui l'entoure.»--«Tu mens, horrible sorcière, s'écria Front-de-Boeuf; mes soldats sont braves; mes murailles sont fortes et élevées; mes compagnons d'armes ne craindraient pas toute une armée de Saxons, fussent-ils commandés par Hengist et Horsa! le cri de guerre du templier et des francs-compagnons se fait entendre au dessus du tumulte de la bataille; et j'en jure par mon honneur, lorsque nous allumerons le feu pour célébrer notre victoire, il te consumera, toi, ton corps et tes os; et je vivrai assez long-temps pour apprendre que tu es passée des feux de ce monde dans ceux de l'enfer, qui n'a jamais vomi sur la terre un démon incarné aussi exécrable.
«Ne te livre pas à cet espoir, répliqua Ulrique, jusqu'à ce que tu en aies acquis la preuve... Mais non, dit-elle en s'interrompant, tu vas savoir en cet instant même le sort qui t'attend, et que ni toute ta puissance, toute ta force, ni ton courage ne peuvent te faire éviter, quoiqu'il t'ait été préparé par cette faible main. Remarques-tu cette vapeur épaisse et suffocante, qui déjà circule en noirs tourbillons dans cette chambre? as-tu pensé que c'étaient tes yeux gonflés qui s'obscurcissaient? que c'était l'effet de ta difficulté de respirer? Non, Front-de-Boeuf, il y a une autre cause. Te souviens-tu de ce magasin de bois à brûler qui est situé au dessous de ces appartemens?»
«Femme! s'écria-t-il avec fureur, sûrement tu n'y as pas mis le feu? Mais oui, de par le ciel, le château est en flammes!»--«Elles s'élèvent rapidement du moins, dit Ulrique avec le calme le plus affreux; et bientôt un signal avertit les assiégeans de presser vivement ceux qui chercheraient à l'éteindre. Adieu, Front-de-Boeuf, que Mista, Schogula, Zernebock, dieux des anciens Saxons, diables, comme les prêtres les appellent aujourd'hui, te servent de consolateurs à ton lit de mort qu'Ulrique maintenant abandonne. Mais apprends, si ce peut être une consolation pour toi de le savoir, qu'Ulrique va partir avec toi pour la même destination, au pays des ténèbres, où elle partagera ton châtiment comme elle a partagé tes crimes. Et maintenant, parricide, adieu pour toujours. Puisse chaque pierre de cette voûte trouver une langue[20] pour répéter ce nom à ton oreille[21].»