Isaac, rappelé à la fois à l'idée favorite de ses richesses et à celle de son affection de père, pâlit, balbutia et ne put s'empêcher d'avouer qu'il pourrait bien lui rester encore quelque petite chose. «Eh bien! allons, dit le proscrit, il t'en restera ce qui pourra; mais nous ne compterons pas trop rigoureusement avec toi. Sans argent, tu ne dois pas plus t'attendre à retirer ta fille des mains de sir Brian de Bois-Guilbert qu'à abattre un cerf avec une flèche émoussée. Nous fixerons le prix de ta rançon au prix de celle du prieur Aymer, et même à cent couronnes au dessous, lesquelles cent couronnes seront une perte que je supporterai personnellement; par ce moyen nous éviterons le reproche d'avoir rançonné un négociant juif au même taux qu'un prélat chrétien, et il te restera quatre cents couronnes avec lesquelles tu pourras traiter de la rançon de ta fille. Les templiers aiment l'éclat des pièces d'or autant que celui des plus beaux yeux. Hâte-toi de faire entendre le son de tes couronnes aux oreilles de Bois-Guilbert avant que pis ne t'arrive. Tu le trouveras, suivant le rapport de nos vedettes, à la préceptorerie voisine. Camarades, approuvez-vous ce que je viens de dire?»
Tous les proscrits exprimèrent leur entier acquiescement à la décision de leur chef, et Isaac, allégé d'une moitié du poids de ses appréhensions par l'assurance qu'il venait de recevoir que sa fille vivait, et par la possibilité de la racheter, se jeta aux pieds du généreux proscrit, et frottant sa barbe contre ses brodequins, chercha à baiser le bord de son justaucorps vert. Le capitaine recula de quelques pas, et se débarrassa des mains du juif, non pas sans donner quelques signes de mépris.
«Que fais-tu donc? lui dit-il; relève-toi: je suis Anglais, et n'aime point ces marques orientales d'humiliation. Agenouille-toi devant Dieu, et non devant un pauvre pécheur comme moi.»--«Oui, juif, dit le prieur Aymer, agenouille-toi devant Dieu, représenté par le serviteur de ces autels, et qui sait ce que ton repentir sincère et les dons que tu feras à la châsse de saint Robert, peuvent te procurer de grâce et pour toi et pour ta fille Rébecca? Je suis vraiment peiné lorsque je pense à cette fille; car elle est jolie; elle a une tournure gracieuse; je l'ai vue à la passe d'armes d'Ashby. Je te dirai aussi que Brian de Bois-Guilbert est un homme sur qui j'ai quelque influence; songe aux moyens de mériter que je m'intéresse en ta faveur auprès de lui.»
«Hélas, hélas! dit le juif, de toutes parts je ne vois que des oppresseurs s'élever contre moi; je suis jeté en proie à l'Assyrien, complétement dépouillé par l'Égyptien.»--«Et quel autre sort ta race maudite peut-elle espérer? dit le prieur; car que dit l'Écriture? Verbum Domini projecerunt, et sapientia est nulla in eis, ils ont rejeté la parole du Seigneur, et ils n'y a en eux aucune sagesse: Propterea dabo mulieres corum exteris, c'est pourquoi je donnerai leurs femmes aux étrangers, c'est-à-dire au templier, dans le cas dont il s'agit à présent, et thesauros eorum hæredibus alienis, et leurs trésors à des héritiers étrangers.» Isaac poussa de profonds soupirs, se tordit les mains et retomba dans son état de désolation et de désespoir; mais le chef le tira à part et lui parla ainsi:
«Réfléchis bien, Isaac, à ce que tu dois faire en cette occasion: mon avis est que tu te fasses un ami de cet ecclésiastique. Il est vain et il est avare, ou du moins il a besoin d'argent pour fournir à ses profusions. Tu peux facilement satisfaire sa cupidité; car ne pense pas m'aveugler par tous tes prétextes de pauvreté. Je connais, Isaac, jusqu'au coffre de fer dans lequel tu renfermes tes sacs d'argent. Hé quoi! est-ce que je ne connais pas la grande pierre sous un pommier, qui ferme un caveau voûté dans ton jardin à York!» Le juif devint pâle comme la mort. «Ne crains rien de ma part, continua le capitaine; nous sommes d'anciennes connaissances. Ne te souvient-il pas d'un archer malade, que ta charmante fille délivra des prisons, à York, que tu gardas dans ta maison jusqu'à ce que sa santé fût rétablie, et qu'alors tu renvoyas en lui donnant une pièce d'argent? Tout usurier que tu es, tu n'as jamais placé ton argent à un meilleur intérêt; car cette chétive pièce t'en a sauvé aujourd'hui cinq cents.
«C'est donc toi, dit le juif, que nous appelions Diccon Bend-the-Bow[31]? Il me semblait bien que je connaissais le son de ta voix.
[Note 31: ][(retour) ]Diccon Bend-the-Bow, Diccon-bande-l'arc, phrase vulgaire pour désigner Richard Coeur-de-Lion. M. Defauconpret n'a point expliqué cette origine.A. M.
«Je suis Bend-the-Bow, dit le capitaine, et je suis Locksley, et j'ai encore un autre nom qui vaut bien ceux-ci.
Mais tu es dans l'erreur, mon cher Bend-the-Bow, dit le juif, à l'égard du caveau voûté dont tu parles. J'atteste le ciel qu'il n'y a rien que des marchandises, en petit nombre, dont je me déferai avec plaisir en votre faveur; ce sont cent aunes de drap vert de Lincoln, pour faire des pourpoints à tes gens, et cent bâtons d'if d'Espagne, pour faire des arcs, et autant de cordes d'arc en soie, fortes, rondes et d'une excellente qualité; je t'enverrai tout cela en reconnaissance de l'intérêt que tu me témoignes, mon brave Diccon; mais je t'en prie, mon cher, bon brave Diccon, ne parle pas du caveau voûté.»
«Muet comme un loir, dit le proscrit, et crois-moi bien lorsque je te dis que je suis extrêmement peiné de ce qui est arrivé à ta fille. Mais il ne m'est pas possible de tenter quelque chose pour elle. Les lances du templier sont trop fortes pour nos arcs, elles les disperseraient comme le vent disperse la poussière. Si dans le moment j'avais su que c'était Rébecca qu'on enlevait, j'aurais pu faire quelque chose; mais maintenant il faut user de politique. Allons, veux-tu que je négocie pour toi avec le prieur?»--«Oui, mon cher Diccon, répondit le juif; oui, je t'en prie au nom de Dieu, s'il est possible de me faire retrouver l'enfant de mon coeur.»--«Ne viens pas me contrarier avec ton avarice hors de saison, dit le proscrit, et je vais lui parler en ta faveur.»