Alors il se sépara du juif, qui néanmoins le suivit et ne le quitta pas plus que son ombre.
«Prieur Aymer, dit le capitaine, veux-tu bien venir un instant avec moi sous cet arbre? Il est des gens qui disent que tu aimes le vin et le sourire d'une belle, peut-être un peu plus qu'il ne convient à un homme revêtu de ton caractère sacré, sire prêtre; mais enfin je n'ai rien à voir à cela. On dit aussi que tu aimes assez une couple de bons chiens et un excellent coursier, et il est très possible que tu ne haïsses pas une bourse bien rebondie; mais je n'ai jamais entendu dire que tu sois dur et cruel. Maintenant voici Isaac, qui veut bien te fournir les moyens de satisfaire ton amour des plaisirs, en te donnant un sac qui contient cent marcs d'argent, si, par ton intercession auprès de ton ami et allié le templier, il peut obtenir la liberté de sa fille.»
«Saine et intacte, telle qu'elle m'a été enlevée, dit le juif; autrement il n'y a rien de fait.»--«Tais-toi, Isaac, dit le proscrit, autrement je ne m'en mêle plus. Prieur Aymer, qu'avez-vous à répondre à la proposition que je vous fais?»--«La chose dont vous me parlez, dit le prieur, est d'une nature mixte; car il y a deux choses à considérer. Si, d'un côté, je fais une bonne action, de l'autre, c'est à l'avantage d'un juif, partant, au détriment de ma conscience. Néanmoins, si l'Israélite veut donner quelque chose de plus, pour la construction de notre dortoir, je prends sur moi de faire toutes les démarches nécessaires pour tout ce qui a rapport à sa fille.»
«Oh! dit le capitaine, s'il ne s'agit que d'une vingtaine de marcs pour le dortoir... Tais-toi donc Isaac!... ou d'une couple de chandeliers d'argent pour l'autel, nous n'y regarderons pas de si près.»--«Mais écoute donc, mon brave Diccon Bend-the-Bow,» dit Isaac, cherchant à arrêter cet élan de générosité...
«Brave juif, brave bête, brave ver de terre, dit le capitaine perdant patience, si tu continues à vouloir mettre tes vils profits en balance avec la vie et l'honneur de ta fille, par le ciel, avant qu'il soit trois jours, je te dépouille de tout ce que tu possèdes dans ce monde.» Isaac soupira et garda le silence. «Et quelle garantie me donnera-t-on pour tout cela? demanda le prieur.»--«Si Isaac réussit par votre médiation, répliqua le proscrit, je jure par saint Hubert que, s'il ne vous paie pas la somme convenue, en bel et bon argent, je lui ferai rendre un compte tel, qu'il aurait préféré payer vingt fois cette somme.»
«Eh bien! juif, dit Aymer, puisqu'il faut que je me mêle de cette affaire, donne-moi tes tablettes: non... laisse... plutôt que de faire usage de ta plume, j'aimerais mieux jeûner vingt-quatre heures... mais où en trouverai-je une?»--«Si les pieux scrupules de votre révérence, dit le capitaine, ne vont pas jusqu'à vous interdire l'usage des tablettes de juif, je puis trouver le moyen de suppléer au manque de la plume.» Sur quoi, bandant son arc, il décocha une flèche contre une oie sauvage qui passait au dessus de leurs têtes, garde avancée d'une phalange de ses compagnes, qui dirigeait son vol vers les marais éloignés et solitaires d'Holderness[32]. L'oiseau, percé de la flèche vint tomber en voltigeant à ses pieds.
[Note 32: ][(retour) ]Dépendance de l'Est-Riding, dans le comté d'York.A. M.
«Tiens prieur, dit le capitaine, voilà de quoi fournir de plumes tous les moines de Jorvaulx pendant cent ans, pourvu qu'ils ne se mettent pas à écrire des chroniques.» Le prieur s'assit et écrivit tout à son aise une lettre à Brian de Bois-Guilbert; puis, après l'avoir soigneusement cachetée, il la remit au juif, en disant: «Ceci te servira de sauf-conduit jusqu'à la préceptorerie de Templestowe, et probablement, du moins je le pense, te procurera la liberté de ta fille, si de ton côté, tu as soin de l'appuyer de quelques offres avantageuses; car, ne t'y trompe pas, notre brave chevalier de Bois-Guilbert est membre d'une confrérie qui ne fait rien pour rien.»
«Maintenant, prieur, dit le proscrit, je ne veux pas te retenir plus long-temps; seulement, tu vas donner au juif une quittance pour les cinq cents couronnes qui forment le prix de ta rançon. Je l'accepte pour mon banquier, et si j'apprends qu'il éprouve la moindre difficulté à être reconnu de pareille somme dans ses comptes, que sainte Marie me refuse la porte du paradis, si je ne mets le feu à ton abbaye, dussé-je être pendu dix ans plus tôt.
Ce fut de plus mauvaise grâce encore qu'il n'en avait mis à écrire sa lettre à Bois-Guilbert, que le prieur écrivit la quittance qui déchargeait le juif de cinq cents couronnes par lui avancées, pour le paiement de sa rançon; de laquelle somme il lui serait tenu compte en temps et lieu.