Cependant, avant qu'Isaac se mît en route, le chef des proscrits lui donna ce dernier conseil: «Isaac, sois libéral dans tes offres, et n'épargne pas ta bourse pour sauver les jours et l'honneur de ta fille. Crois-moi, l'or que tu chercheras à épargner en cette occasion te causera dans la suite autant de tourmens que si on le versait tout fondu dans ton gosier.» Isaac, poussant encore ici un profond soupir, convint de la justesse de cette observation, et se mit en route, accompagné de deux braves archers, qui devaient lui servir de guides et d'escorte à travers la forêt.

Le chevalier noir, qui avait vu avec beaucoup d'intérêt les divers événemens qui avaient eu lieu, vint à son tour prendre congé du proscrit; et il ne put s'empêcher d'être surpris de l'ordre et de la discipline qu'il avait vus régner parmi des hommes abandonnés à leurs penchans et indignés de l'influence et de la protection des lois. «Sire chevalier, dit Locksley, on peut quelquefois trouver de bon fruit sur un mauvais arbre, et des temps désastreux ne produisent pas toujours du mal seul et sans mélange. Parmi les hommes que les circonstances ont entraînés dans ce genre de vie, qui est entièrement contraire à toute civilisation, il s'en trouve sans doute plusieurs qui désirent mettre de la modération dans la licence qu'il procure, et d'autres peut-être qui regrettent d'être obligés de l'adopter.»--«Et je m'imagine, dit le chevalier, que c'est à un de ces derniers que je parle en ce moment.»

«Sire chevalier, répondit le proscrit, nous avons chacun notre secret. Vous êtes parfaitement libre de porter sur moi tel jugement que vous croirez convenable; je puis faire sur vous telles conjectures que bon me semblera; et, comme il est possible qu'aucune de nos flèches ne frappe point le véritable but, mais comme au surplus ne voulant pas connaître votre secret, ne trouvez pas mauvais que je garde le mien.»--«Pardon, brave archer, dit le chevalier, votre réprimande est juste; mais il est possible que nous nous revoyions plus tard et avec moins de mystère de part et d'autre. En attendant, nous nous quittons amis, n'est-ce pas?»--«En voici ma main pour garant, dit Locksley, et je la donne pour la main d'un loyal Anglais, quoique, pour le moment, ce soit celle d'un proscrit.»--«Et voici la mienne en retour, dit le chevalier, et je la crois honorée d'être pressée par la vôtre; car, celui qui fait le bien, quoique ayant un pouvoir illimité de faire le mal, mérite d'être loué, non seulement pour le bien qu'il fait, mais aussi pour le mal qu'il s'abstient de faire. Adieu, noble et vaillant proscrit.»

Ils se séparèrent ainsi assez contens l'un de l'autre, et le chevalier du cadenas, sautant sur son excellent coursier, s'enfonça dans la forêt.

CHAPITRE XXXIV.

Le roi Jean
«Je te le dis, ami, c'est un véritable serpent que je rencontre sur mon chemin. Quelque part que je pose mon pied, il est toujours devant moi. Me comprends-tu?»
SHAKSPEARE. Le roi Jean.

Il y avait grande fête au château d'York, où le prince Jean avait invité les nobles, les prélats et les chefs, par les secours desquels il espérait réussir dans ses projets ambitieux sur le trône de son frère. Waldemar Fitzurse, son agent politique, homme habile, travaillait secrètement à leur inspirer le degré d'énergie qui était nécessaire pour déclarer ouvertement leur dessein. Mais l'entreprise était différée par l'absence de plusieurs membres de la confédération. Le courage ferme et entreprenant, quoique brutal, de Front-de-Boeuf; la vivacité et la fierté de de Bracy; la sagacité, l'expérience et la valeur renommée de Brian de Bois-Guilbert; tout cela était important pour le succès de la conspiration; et, quoique maudissant en secret leur absence, dont ils ne voyaient ni la nécessité, ni les motifs, ni Jean ni son conseiller n'osaient commencer les opérations sans eux. Le juif Isaac semblait aussi avoir disparu, et avec lui s'évanouissait l'espérance d'obtenir diverses sommes d'argent pour compléter le subside que le prince Jean avait négocié avec l'Israélite et ses frères. Il était à craindre que le manque d'argent ne leur devînt funeste dans un moment aussi critique.

Ce fut dans la matinée du jour qui suivit celui de la prise de Torquilstone qu'un bruit vague commença à se répandre dans la ville d'York, que de Bracy et Bois-Guilbert, avec leur confédéré Front-de-Boeuf, avaient été pris ou tués. Waldemar apporta cette nouvelle au prince Jean, en ajoutant qu'il craignait d'autant plus qu'elle ne fût vraie, qu'ils étaient partis avec un faible détachement, dans le dessein de diriger une attaque contre le Saxon Cedric et ses adhérens. En toute autre circonstance, le prince aurait regardé cet acte de violence comme une simple plaisanterie; mais, dans la circonstance, qui compromettait ses propres intérêts et qui dérangeait ses projets, il s'emporta vivement contre les auteurs ou fabricateurs de cette fausse nouvelle, en leur reprochant, le cas échéant, d'enfreindre les lois, de troubler l'ordre public et d'attenter aux propriétés particulières, et il parla d'un ton qui aurait convenu au roi Alfred.

«Brigands sans principes, dit-il, si jamais je devenais roi d'Angleterre, je ferais pendre tous ces maraudeurs au dessus des ponts-levis de leurs propres châteaux.»--«Mais, pour devenir roi d'Angleterre, dit froidement son Achitophel, il est nécessaire que votre grâce non seulement souffre les transgressions de ces brigands sans principes, mais leur accorde sa protection, malgré votre zèle louable pour les lois qu'ils sont dans l'habitude d'enfreindre. Nous devons compter sur de beaux secours, si les Saxons brutaux ont réalisé les visions de votre grâce en convertissant leurs ponts-levis féodaux en autant de gibets! et ce même Cedric altier serait précisément l'homme à qui une pareille idée aurait pu entrer dans l'imagination. Vous savez très bien qu'il serait dangereux de faire un pas sans Front-de-Boeuf, de Bracy, et le templier; et cependant nous sommes trop avancés pour que nous puissions reculer sans danger.»

Le prince Jean se frappa le front d'un air d'impatience et se promena à grands pas dans l'appartement. «Les misérables! s'écria-t-il; les traîtres! les vils scélérats! m'abandonner dans un moment aussi critique!»--«Dites plutôt les fous! les insensés! les étourdis! repartit Waldemar, qui s'amusent à des folies, à des bagatelles, tandis que nous avons des choses aussi sérieuses qui doivent nous occuper.»--«Qu'y a-t-il à faire? demanda le prince s'arrêtant tout court devant Waldemar.»--«Je ne vois rien à faire, répondit son conseiller, excepté ce que j'ai déjà ordonné. Je ne suis pas venu annoncer ce malheur à votre grâce, sans avoir fait mon possible pour y remédier.»--«Tu es toujours mon bon ange, Waldemar, dit le prince, et tant que j'aurai un chancelier tel que toi que je puisse consulter, le règne de Jean deviendra célèbre dans nos annales. Quels sont les ordres que tu as donnés?»--«J'ai donné à Louis Winkelbrand, lieutenant de de Bracy, l'ordre de faire sonner le boutte-selle, de déployer sa bannière, et de partir à l'instant pour le château de Front-de-Boeuf, et de faire ce qu'il est encore possible de tenter en faveur de nos amis.»