Le visage du prince se couvrit d'une rougeur pareille à celle que produirait l'orgueil extrême d'un enfant gâté qui croirait avoir reçu un affront. «Par la face de Dieu! dit-il, Waldemar Fitzurse, c'est avoir poussé la hardiesse bien loin; et c'est être bien insolent que de faire sonner le boutte-selle, et déployer la bannière, dans une ville où nous nous trouvons nous-même en personne, sans prendre notre exprès commandement.»
«Je prie votre grâce de me pardonner, dit Fitzurse maudissant intérieurement la sotte vanité de son maître; mais, comme la circonstance pouvait être urgente, et que la perte même de quelques minutes pouvait devenir funeste, j'ai cru devoir prendre sur moi cette grande responsabilité dans une affaire où il s'agit de vos plus grands intérêts.»--«Je te pardonne, Fitzurse, dit gravement le prince; ton intention excuse ta prompte et excessive témérité... Mais qui est-ce qui nous arrive ici? de Bracy lui-même, par la sainte croix! et dans quel étrange équipage il se présente devant nous!»
C'était effectivement de Bracy, ses éperons ensanglantés, son visage enflammé par la promptitude de sa course, tout son corps couvert de boue et de poussière. Il dégrafa son casque, le posa sur la table, et se tint quelques instans debout, comme pour se remettre avant de communiquer les nouvelles qu'il apportait.
«De Bracy, dit le prince Jean, que signifie tout ceci? parle, je te l'ordonne: les Saxons sont-ils en état de révolte?»--«Parle, de Bracy, dit Fitzurse presque en même temps que son maître; n'es-tu plus un homme? Qu'est devenu le templier? où est Front-de-Boeuf?»--«Le templier a pris la fuite, répondit de Bracy; quant à Front-de-Boeuf, vous ne le verrez plus; il a trouvé un brillant trépas au milieu des poutres enflammées de son propre château, et moi seul ai pu m'échapper pour vous en apporter la nouvelle.»--«Nouvelle toute de glace pour nous, dit Waldemar, malgré votre feu et votre incendie.»--«Je ne vous ai pas encore dit ce qu'il y a de pire, dit de Bracy; et, s'approchant du prince Jean, il lui dit à voix basse, mais avec une sorte d'emphase: Richard est en Angleterre; je l'ai vu et je lui ai parlé.»
Le prince Jean pâlit, chancela, et s'appuya sur le dos d'un banc de chêne pour se soutenir, comme un homme qui vient d'être atteint d'une flèche à la poitrine.»--«Tu es fou, de Bracy, dit Fitzurse, cela ne peut pas être.» -«C'est aussi vrai que la vérité même, dit de Bracy; j'ai été son prisonnier et je lui ai parlé.»--«À Richard Plantagenet, dis-tu?» continua Fitzurse.--«À Richard Plantagenet, répliqua de Bracy, à Richard Coeur-de-Lion, à Richard d'Angleterre.»--«Et tu as été son prisonnier? dit Waldemar; il est donc à la tête d'un corps de troupes?»--«Non, répondit de Bracy; il n'avait autour de lui qu'un petit nombre d'archers proscrits qui même ignorent qui il est. Je lui ai entendu dire qu'il était au moment de les quitter; il ne s'était joint à eux que pour les aider à livrer assaut à Torquilstone.»
«Oui, dit Fitzurse, voilà bien Richard, vrai chevalier errant, courant les aventures, se reposant sur la vaillance de son bras comme un autre sire Guy, ou sire Bevis[33], pendant que les affaires importantes de son royaume restent suspendues et que sa propre sûreté est compromise. Que te proposes-tu de faire, de Bracy?»--«Moi? répondit de Bracy, j'ai fait à Richard l'offre de mes services et de ceux de mes francs lanciers; mais il m'a refusé. Je vais les conduire à Hull, m'emparer d'un navire et me rendre avec eux en Flandre. Grace au temps où nous vivons, un homme actif trouvera toujours de l'emploi. Et toi, Waldemar, veux-tu prendre lance et bouclier, abandonner la politique, te mettre en route avec moi, et partager le sort que le ciel nous réserve?»--«Je suis trop vieux, Maurice, répondit Waldemar, et j'ai une fille.»--«Donne-la-moi, Fitzurse, dit de Bracy; et avec l'aide de ma lance et de mon étrier, je lui formerai un établissement convenable à son rang.»--«Non, non, dit Fitzurse, je me réfugierai dans le sanctuaire de l'église de Saint-Pierre de cette ville; l'archevêque est mon ami intime et je l'ai mis à l'épreuve.»
[Note 33: ][(retour) ]Champions cités dans les ballades anglaises.A. M.
Pendant cette conversation le prince Jean était revenu peu à peu de l'état de stupeur dans lequel l'avait jeté la nouvelle inattendue de de Bracy, et était resté attentif aux discours de ses deux confédérés. «Ils se détachent de moi, se dit-il à lui-même; ils ne tiennent pas plus à moi que la feuille desséchée ne tient à la branche lorsque le vent souffle sur elle. Par l'enfer et tous ses démons! ne puis-je trouver moi-même quelques moyens, lorsque je suis abandonné par ces lâches!» Il se mit un instant à réfléchir, et l'on put aisément juger, par l'expression de sa physionomie et de ses gestes, de ce qui se passait de diabolique et d'étrange dans le rire forcé avec lequel il vint enfin interrompre leur conversation.
«Ha, ha, ha! mes braves seigneurs, dit-il; par le sourcil de Notre-Dame! je vous ai toujours regardés comme des hommes sages, hardis, prompts à prendre un parti, et cependant vous sacrifiez richesses, honneurs, plaisirs, tout ce que notre noble entreprise vous promettait, au moment où il ne faut qu'un coup hardi pour vous procurer tout cela.»
«Je ne vous comprends pas, dit de Bracy; dès que le retour de Richard sera connu, il se verra à la tête d'une armée, et alors tout est fini pour nous. Je vous conseillerais, milord, de vous retirer en France, et de vous assurer la protection de la reine-mère.»--«Je ne cherche d'autre sûreté pour moi-même, dit le prince Jean avec hauteur, que celle que je saurai me procurer par un mot dit à mon frère. Mais, quelque bien disposés que je vous voie, vous, de Bracy, et vous Waldemar Fitzurse, à m'abandonner de la sorte, je ne prendrais pas beaucoup de plaisir à voir vos têtes exposées au dessus de la porte de Clifford, là bas à York. Penses-tu, Waldemar, que le rusé archevêque ne te laisserait pas arracher de l'autel même, s'il pouvait à ce prix faire sa paix avec Richard? Et oublies-tu, de Bracy, que Robert Estoteville est posté entre toi et Hull, avec toutes ses forces, et que le comte d'Essex est occupé à rassembler tous ses adhérens? Si nous avions raison de redouter ces levées, même avant le retour de Richard, penses-tu qu'il puisse y avoir le moindre doute sur le parti que les chefs embrasseront? Crois-moi, Estoteville seul est assez fort pour précipiter tous tes francs lanciers dans le Humbert.[34]»