[Note 34: ][(retour) ]Rivière du comté d'York qui sépare ce comté de celui de Lincoln.A. M.
Waldemar Fitzurse et de Bracy se regardèrent l'un l'autre avec la pâleur de l'épouvante. «Il ne reste plus qu'un moyen de salut, dit le premier dont le front devint noir comme l'ombre de la nuit; l'objet de notre terreur voyage seul.... Il faut se rencontrer avec lui.»--«Ce ne sera pas moi, s'écria vivement de Bracy: j'ai été son prisonnier, et il a usé de clémence envers moi; je ne voudrais pas toucher à une seule plume de son casque.»--«Eh! qui vous parle d'y toucher? dit le prince Jean avec un sourire forcé; le misérable dira bientôt que j'ai voulu insinuer qu'il devait le tuer. Non, une prison vaudrait mieux: qu'elle soit en Angleterre ou en Autriche, qu'importe? les choses ne feront que rester dans le même état où elles étaient lorsque nous avons commencé notre entreprise; elle était fondée sur l'espoir que Richard resterait captif en Allemagne. Notre oncle Robert vécut et mourut dans le château de Cardiffe.»--«Oui, dit Waldemar; mais votre grand-père Henry était assis sur son trône plus solidement que votre grâce ne peut l'être. Je dis que la meilleure prison est celle qui est creusée par le fossoyeur. Il n'est pas de donjon plus sûr que le caveau voûté d'une église. Voilà mon opinion.»--«Prison ou caveau, dit de Bracy, je m'en lave les mains.»--«Lâche! dit le prince Jean, tu ne voudrais pas nous trahir?»--«Je n'ai jamais trahi personne, répondit fièrement de Bracy; et l'épithète de lâche n'a jamais accompagné mon nom.»
«Doucement, sire chevalier, dit Waldemar; et vous, prince, pardonnez les scrupules du vaillant de Bracy; j'espère réussir bientôt à les faire taire.»--«Voilà qui est au dessus de votre éloquence, Fitzurse,» répliqua le chevalier. «Mon cher Maurice, dit le rusé politique, ne t'emporte pas, comme un coursier épouvanté, sans examiner au moins l'objet de ta terreur. Ce Richard, hier encore, ton plus grand désir aurait été de te mesurer avec lui corps à corps au milieu d'une bataille; cent fois je te l'ai entendu dire.»--«Oui, dit de Bracy; mais, comme tu le dis fort bien, corps à corps, et au milieu d'une bataille. Jamais tu ne m'as entendu exprimer la pensée de l'assaillir seul, et dans une forêt.»--«Tu n'es pas un vrai chevalier si ce scrupule t'arrête, dit Waldemar. N'est-ce pas dans des batailles que Lancelot du Lac et sir Tristram acquirent tant de renommée? N'est-ce pas en attaquant des chevaliers gigantesques, au fond des forêts sombres et inconnues, qu'ils s'acquirent la réputation d'invincibles.»--«Oui, mais je te garantis, dit de Bracy, que ni Lancelot, ni sir Tristram n'auraient été de force à se mesurer corps à corps avec Richard Plantagenet, et je crois qu'ils n'étaient pas dans l'habitude de se mettre plusieurs contre un.»
«Tu n'y penses pas, de Bracy, dit Waldemar. Qu'est-ce que nous te proposons, à toi, capitaine engagé et salarié d'une compagnie de francs compagnons, dont les épées sont achetées pour le service du prince Jean? Tu connais notre ennemi, et tu as des scrupules, lorsqu'il y va de la fortune de ton maître, de celle de ton camarade, de la tienne, et de la vie et de l'honneur de tous tant que nous sommes?»--«Je te dis, répliqua de Bracy d'un ton déterminé, qu'il m'a donné la vie. Il est vrai qu'il m'a ordonné de m'éloigner de sa présence et qu'il a refusé mes services; et sous ce rapport je ne lui dois ni foi ni hommage; mais jamais je ne lèverai la main contre lui.»--«Cela n'est pas nécessaire; envoyez seulement Winkelbrand, et une vingtaine de vos lanciers.»--«Vous avez assez d'assassins dans vos rangs, dit de Bracy; pas un de mes soldats ne bougera pour une pareille expédition.»
«Es-tu donc si obstiné, de Bracy? dit le prince Jean, et veux-tu m'abandonner, après tant de protestations de dévouement à mon service?»--«Ce n'est pas mon intention, répondit de Bracy; je vous rendrai tous les services qui s'accordent avec l'honneur d'un chevalier, soit dans les tournois, soit dans les camps; mais ces expéditions de grand chemin ne font point partie de mes devoirs.»
«Approche, Waldemar, dit le prince Jean. Je suis bien malheureux. Mon père, le roi Henri, eut des serviteurs fidèles. Il lui suffit de dire que la présence d'un prêtre factieux lui était insupportable, et le sang de Thomas Becket rougit les marches de son autel. Tracy! Morville! Briton[35]! braves et loyaux sujets, vos noms et le courage qui vous animait sont éteints; et quoique Réginald Fitzurse ait laissé un fils, celui-ci a dégénéré de la fidélité et du courage de son père.»
[Note 35: ][(retour) ] Réginald Fitzurse, Guillaume de Bracy, Hugues de Morville et Richard Briton furent, observe l'auteur anglais, les officiers de la maison de Henri II qui, excités par quelques expressions que leur souverain laissa échapper dans sa colère, assassinèrent le trop célèbre Thomas Becket.A. M.
«Il n'a dégénéré ni de l'une ni de l'autre, dit Waldemar; et puisque nous ne pouvons faire autrement, je me charge de l'exécution de cette périlleuse entreprise. Au reste mon père acheta bien cher la réputation d'ami zélé, et cependant la preuve de loyauté qu'il donna à Henry est bien au dessous de celle que je vais vous fournir; car j'aimerais mieux attaquer tous les saints du calendrier que de mettre ma lance en arrêt contre Coeur-de-Lion. De Bracy, il faut que je te charge du soin de soutenir le courage et les sentimens de ceux qui chancellent, et que je te confie la garde de la personne du prince. Si vous recevez des nouvelles telles que j'espère pouvoir vous en envoyer, notre entreprise ne sera plus douteuse. Page, dit-il, va vite chez moi, et dis à mon écuyer de se tenir prêt; dis aussi à Stephen Wetheral, à Broad Thoresby et aux trois piques de Spyinghow, de se préparer à l'instant à me suivre; que le chef des vedettes, Stugh Bardon, soit aussi à mes ordres. Adieu, prince; jusqu'à des temps plus heureux!» En disant ces paroles il quitta l'appartement.
«Il va faire mon frère prisonnier, dit le prince Jean à de Bracy, avec aussi peu de componction que s'il s'agissait de la liberté d'un franklin saxon. J'espère qu'il se conformera à mes ordres, et qu'il aura pour la personne de mon cher Richard tout le respect qui lui est dû.» De Bracy ne répondit que par un sourire.
«Par le sourcil de Notre-Dame! dit le prince Jean, je lui ai donné les ordres les plus formels, bien qu'il soit possible que vous ne les ayez pas entendus, parce que nous étions dans l'embrasure de la fenêtre. Mon ordre a été très clair et très positif, de veiller avec soin à la sûreté de Richard, et malheur à la tête de Waldemar s'il les enfreint.»--«Je ferais mieux de passer chez lui, dit de Bracy, pour lui faire bien connaître les intentions de votre grâce; car, comme elles ont entièrement échappé à mon oreille, il serait possible qu'elles ne fussent pas également parvenues jusqu'à la sienne.»--«Non, non, dit le prince Jean avec un air d'impatience; je te réponds qu'il m'a fort bien entendu et compris; et d'ailleurs j'ai besoin de toi pour quelque autre chose. Maurice, viens ici; laisse-moi m'appuyer sur ton épaule.»