Ils firent un tour dans la salle, en conservant cette position familière; et le prince Jean, du ton de la confiance la plus intime, lui parla ainsi: «Mon cher de Bracy, que penses-tu de ce Waldemar Fitzurse? Il se flatte de l'espoir d'être notre chancelier! Assurément nous réfléchirons avant de confier un emploi aussi important à un homme qui montre avidement le peu de respect qu'il a pour notre sang, par l'empressement qu'il a mis à se charger de cette entreprise contre Richard. Je suis sûr que tu crois avoir perdu quelque chose de mon amitié par ton refus obstiné d'entreprendre cette tâche désagréable. Non, Maurice; ta vertueuse résistance te fait honneur auprès de moi. S'il est des choses que la nécessité commande d'exécuter, les instrumens que l'on emploie n'en sont pas moins méprisables et odieux; il y a aussi d'honorables résistances propres à nous être utiles et à commander notre estime pour ceux qui ont eu le bon esprit, la prudence et la sagesse de résister à nos désirs. L'arrestation de mon frère n'est pas un aussi bon titre à la haute dignité de chancelier, que celui que ton refus courageux et chevaleresque te donne au bâton de grand maréchal. Penses-y bien, de Bracy, et va prendre possession de ta place.»
«Tyran inconstant! marmotta de Bracy en sortant de l'appartement du prince; malheur à celui qui se fie à toi. Ton chancelier, vraiment! Celui qui aura le soin de ta conscience n'aura pas peu à faire, j'en réponds. Mais grand-maréchal d'Angleterre!» ajouta-t-il en étendant le bras comme pour saisir le bâton de commandement, et marchant plus fièrement dans l'antichambre; «c'est là un prix qui vaut la peine d'être disputé.»
De Bracy n'eut pas plus tôt quitté l'appartement, que le prince Jean donna l'ordre que l'on fît venir Bardon, le chef des vedettes, aussitôt qu'il aurait parlé avec Waldemar Fitzurse. Il arriva au bout de quelque temps, pendant lequel Jean avait parcouru l'appartement à pas inégaux et précipités, et d'un air qui peignait tout le désordre de son esprit. «Bardon, dit-il, que t'a demandé Waldemar?»--«Deux hommes résolus, répondit Bardon, connaissant parfaitement tous les lieux sauvages du Nord du royaume, et habiles à suivre la trace d'un cavalier ou d'un piéton.»--«Et tu lui as procuré justement ce qu'il lui fallait?» demanda le prince.
«Votre grâce peut être tranquille à cet égard, répondit le chef des espions. L'un est du comté d'Hexam, accoutumé à suivre les traces des voleurs des forêts de Tyne et de Teviot, comme le limier suit celle du daim blessé. L'autre est du comté d'York, et a souvent tendu et fait vibrer la corde de son arc dans les joyeuses forêts de Sherwood: il connaît chaque bois, vallon, taillis, haute et basse futaie, d'ici à Richmond.»
«C'est bien, dit le prince; Waldemar va-t-il avec eux?»--«Il part à l'instant même,» répondit Bardon.--«Avec quelle suite?» demanda Jean d'un air d'indifférence.--«Le gros Thoresby va avec lui, répondit-il, ainsi que Wetheral, à qui sa cruauté a fait donner le surnom de Stephen Coeur-d'acier; il y a aussi trois hommes d'armes du Nord, qui font partie de la bande de Ralph Middleton, et qu'on appelle les Piques de Spyinghow.»
«C'est bien,» dit le prince Jean; puis, après un moment de silence, il ajouta: «Bardon, l'intérêt de mon service exige que tu exerces la surveillance la plus stricte sur Maurice de Bracy, de manière cependant à ce qu'il ne s'en aperçoive point. Tu m'instruiras de temps en temps de ses démarches, de ses actions, de ses projets. N'y manque pas, car je t'en rends responsable.» Hugues Bardon fit une inclination et se retira. «Si Maurice me trahit, dit le prince Jean... s'il me trahit, comme sa conduite me porte à le craindre, je veux avoir sa tête, dût Richard tonner, à l'instant même, aux portes d'York.»
FIN DU TOME TROISIÈME.
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RUE DES FRANCS-BOURGEOIS-S.-MICHEL, N° 8.