Et le cor du roi fit retentir les bois de sons joyeux, tandis qu'il suivait la chasse accompagné de deux ou trois de ses gardes, parmi lesquels était notre ami Quentin Durward; et il est bon de remarquer ici que, même en se livrant avec ardeur à son divertissement favori, le roi, fidèle à son caractère caustique, trouva le moyen de s'amuser encore en tourmentant le cardinal de La Balue.

Nous avons déjà dit qu'une des faiblesses de cet homme d'état était de se regarder, malgré l'obscurité de sa naissance et son éducation bornée, comme propre à jouer le rôle d'un courtisan et d'un galant accompli. Il est très-vrai qu'il n'entrait pas dans la lice comme jadis Becket, qu'il ne levait pas de soldats comme Wolsey; mais la galanterie, à laquelle ces deux grands hommes n'avaient pas été eux-mêmes étrangers, était son étude favorite, et il affectait aussi d'être passionné pour le divertissement martial de la chasse. Cependant, quoiqu'il pût réussir auprès de certaines femmes à qui son pouvoir, sa richesse et son influence comme homme d'état paraissaient une compensation suffisante de ce qui pouvait lui manquer du côté de la tournure et des manières, les chevaux magnifiques qu'il achetait presque à tous prix étaient insensibles à l'honneur qu'ils avaient de porter un cardinal, et ne lui témoignaient pas plus de respect qu'ils n'en auraient eu pour son père le tailleur, dont il était le digne rival dans l'art de l'équitation. Le roi ne l'ignorait pas; et s'amusant tantôt à exciter son cheval, tantôt à le retenir, il finit, à force de répéter cette manœuvre, par mettre celui du cardinal, qui ne quittait pas son côté, dans une sorte de rébellion, contre son cavalier. Tout annonçait qu'ils fausseraient bientôt compagnie. Tandis que le coursier du prélat maladroit hennissait, ruait, se cabrait, le roi, qui se plaisait à le tourmenter, lui faisait diverses questions sur des affaires importantes, et lui donnait à entendre qu'il allait saisir cette occasion pour lui confier quelques-uns de ces secrets d'état que le cardinal, peu d'instans auparavant, semblait si empressé d'apprendre.

Il serait difficile d'imaginer une situation plus désagréable que celle d'un conseiller privé, obligé d'écouter son souverain et de lui répondre, tandis que chaque courbette d'un cheval qu'il ne pouvait plus gouverner le forçait à changer d'attitude, et le mettait dans une situation de plus en plus précaire. Sa longue robe violette flottait dans tous les sens, et la seule chose qui le préservât d'une chute était la profondeur de sa selle. Dunois riait sans se contraindre; le roi avait une manière à lui de jouir intérieurement de ses malices, sans en rire tout haut. Il adressait à son ministre, du ton le plus amical, des reproches sur son ardeur excessive pour la chasse, qui ne lui permettait pas de donner quelques momens aux affaires.—Mais je ne veux pas mettre plus long-temps obstacle à vos plaisirs, ajouta-t-il en s'adressant au cardinal, qui se trouvait alors très-mal à l'aise; et il lâcha la bride à son cheval.

Avant que La Balue eût pu dire un mot pour lui répondre ou pour s'excuser, son cheval, prenant le mors aux dents, partit au grand galop, et laissa bientôt derrière lui le roi et Dunois, qui suivaient d'un pas plus modéré, en jouissant de la détresse du prélat courtisan.

S'il est arrivé à notre lecteur dans son temps, comme cela nous est arrivé dans le nôtre, d'être emporté ainsi par sa monture, il se fera d'abord une idée de tout ce qu'il y avait de pénible, de dangereux et de ridicule dans une telle situation. Ces quatre jambes du quadrupède qui ne sont plus aux ordres de son cavalier, ni quelquefois même à ceux de l'animal lui-même, et qui courent avec la même rapidité que si celles de derrière avaient dessein de rejoindre celles de devant; ces deux jambes du bipède, que nous voudrions alors pouvoir appuyer sûrement sur le vert gazon, et qui ne font qu'augmenter notre détresse en pressant les flancs de notre coursier; les mains qui ont abandonné la bride pour saisir la crinière; le corps, qui, au lieu d'être droit et ferme, sur le centre de gravité, comme le vieil Angelo[41], ou penché en avant comme celui d'un jockey à Newmarket[42], est couché sur le cou du cheval, sans plus de chances pour éviter une chute que n'en aurait un sac de blé: tout contribue à rendre ce tableau assez risible pour les spectateurs, quoique celui qui le présente à leurs yeux n'ait nullement envie de rire. Mais ajoutez à cela quelque chose de singulier dans les vêtemens ou les manières de l'infortuné cavalier, un uniforme splendide, une robe ecclésiastique, quelque autre costume extraordinaire; que cette scène se passe à une course de chevaux, à une procession, à un lieu quelconque de réunion publique: si la malheureuse victime veut éviter de devenir l'objet d'un éclat de rire inextinguible, il faut qu'elle tâche de se rompre un membre ou deux en tombant, ou, ce qui serait encore plus efficace, de se faire tuer sur la place, car on ne peut acheter à meilleur marché une compassion sérieuse. En cette occasion la robe courte du cardinal, car il avait quitté sa soutane avant de partir du château, ses bas rouges, son chapeau de même couleur garni de ses longs cordons, et son air embarrassé, ajoutaient beaucoup à la gaieté que faisait naître sa gaucherie en équitation.

Le cheval, devenu complètement son maître, galopant, ou pour mieux dire volant dans une longue avenue tapissée de verdure, rencontre la meute qui poursuivait le sanglier: il renverse un ou deux piqueurs, qui ne s'attendaient guère à être chargés à l'arrière-garde; foule aux pieds plusieurs chiens, et jette la confusion dans la chasse; animé par les cris et les menaces des chasseurs, il emporte le cardinal épouvanté jusqu'au-delà du formidable animal, qui courait au grand trot, furieux et ayant les défenses couvertes d'écume.

La Balue, en se voyant si près du sanglier, poussa un cri épouvantable pour demander du secours. Ce cri, ou peut-être la vue du terrible animal, produisit un tel effet sur le coursier emporté, qu'il interrompit sa carrière, et fit si brusquement un saut de côté, que le cardinal tomba lourdement; car depuis long-temps il ne se maintenait en selle que parce que la course rapide du cheval avait toujours imprimé à son corps le même mouvement en avant.

Cette conclusion de la chasse de La Balue eut lieu si près du sanglier, que, si l'animal n'eût été en ce moment trop occupé de ses propres affaires, ce voisinage aurait pu être aussi fatal au prélat que pareil événement le fut, dit-on, à Favila, roi des Visigoths, en Espagne. Il en fut pourtant quitte pour la peur; et se traînant, aussi promptement qu'il le put, hors du chemin des chiens et des chasseurs, il vit passer toute la chasse devant lui sans que personne lui offrît la moindre assistance; car les chasseurs de cette époque n'avaient pas plus de compassion pour de tels accidens que ceux de nos jours.

Le roi, en passant, dit à Dunois:—Voilà Son éminence assez bas. Ce n'est pas un grand chasseur; quoique, comme pêcheur, il puisse le disputer à saint Pierre même quand il s'agit de pêcher un secret. Mais, pour cette fois, je crois qu'il a trouvé son homme.

Le cardinal n'entendit pas ces paroles, mais le regard méprisant dont elles furent accompagnées lui en fit deviner le sens. Le diable, dit-on, choisit pour nous tenter des occasions semblables à celle que lui offrait l'amer dépit inspiré à La Balue par l'air ironique du roi. Sa frayeur momentanée se dissipa, dès qu'il fut assuré qu'il ne s'était pas blessé en tombant; mais sa vanité mortifiée et sa rancune contre Louis exercèrent sur lui une influence qui fut de plus longue durée.