Toute la chasse avait passé, quand un cavalier, qui semblait moins partager cet amusement qu'en être spectateur, s'avança avec une couple d'hommes à sa suite, et témoigna beaucoup de surprise en trouvant le cardinal à pied, seul, sans cheval, et dans un désordre qui annonçait clairement la nature de l'accident qui lui était arrivé. Mettre pied à terre, lui offrir obligeamment son assistance, ordonner à un de ses gens de descendre d'un palefroi doux et tranquille pour le céder au cardinal, exprimer son étonnement que les usages de la cour de France permissent d'abandonner aux périls de la chasse et de délaisser au moment du besoin le plus distingué de ses hommes d'état; tels furent les secours et les consolations qu'une rencontre si étrange mit Crèvecœur à même d'offrir au cardinal démonté; car c'était l'ambassadeur bourguignon lui-même qui était survenu.

Il trouva La Balue dans un moment fort opportun et dans des dispositions favorables pour faire sur sa fidélité quelques-unes de ces tentatives auxquelles on sait que le ministre eut la faiblesse criminelle de ne savoir pas résister. Déjà, dans la matinée, il s'était passé entre eux, comme le caractère méfiant de Louis le lui avait fait soupçonner, certaines choses que le cardinal n'avait pas osé rapporter à son maître; il avait écouté avec une oreille satisfaite l'assurance que lui avait donnée le comte de l'estime infinie que le duc de Bourgogne avait conçue pour sa personne et pour ses talens; il n'avait pu se défendre d'un mouvement de tentation, en entendant Crèvecœur parler de la munificence de son maître et des riches bénéfices qu'il avait à sa disposition en Flandre. Toutefois ce ne fut qu'après avoir été irrité par les événemens que nous venons de rapporter, et avoir vu sa vanité si cruellement mortifiée, qu'il résolut, dans un fatal moment, de prouver que nul ennemi ne peut être aussi dangereux que l'ami et le confident qu'on a offensé.

En cette occasion, il se hâta d'engager Crèvecœur à se séparer de lui, de peur qu'on ne les vît ensemble; mais il lui donna un rendez-vous, pour le soir, à l'abbaye de Saint-Martin de Tours, après vêpres, et ce fut d'un ton qui convainquit le Bourguignon que son maître venait d'obtenir un avantage qu'il aurait à peine osé espérer.

Cependant Louis, qui, quoique le prince le plus politique de son temps, n'en cédait pas moins fréquemment à ses goûts et à ses passions, suivait avec ardeur la chasse du sanglier, et elle était alors au moment le plus intéressant: il était arrivé qu'un marcassin, ou pour mieux dire un sanglier de deux ans, avait traversé la voie de l'animal poursuivi; les chiens, mis en défaut, avaient suivi cette nouvelle trace, et il n'y avait que deux ou trois paires de vieux chiens, parfaitement exercés, qui fussent restés sur la bonne piste; enfin tous les chasseurs s'étaient laissé dévoyer. Le roi vit avec une secrète satisfaction Dunois prendre le change aussi-bien que les autres, et jouit d'avance du plaisir de triompher d'un chevalier accompli dans l'art de la vénerie, art regardé alors comme presque aussi glorieux que celui de la guerre.

Louis était bien monté, il suivait de très-près les chiens, qui n'avaient pas perdu la voie; et quand le sanglier se retourna, sur un terrain marécageux, pour opposer une dernière résistance à ses ennemis, le roi se trouvait seul près de l'animal furieux.

Louis montra toute la bravoure et toute l'habileté d'un chasseur expérimenté; car, sans s'inquiéter du péril, il courut sur le sanglier qui se défendait contre les chiens en écumant de rage, et le frappa de son épieu. Mais son cheval ne s'était approché qu'avec un mouvement de crainte, et le coup ne put être assez bien appliqué pour tuer l'animal ou le mettre hors de combat. Nul effort ne put déterminer le coursier effrayé à une seconde charge; de sorte que le roi, mettant pied à terre, s'avança seul contre le sanglier, tenant à la main une de ces épées courtes, droites, pointues et bien affilées, dont les chasseurs se servent en pareilles rencontres. L'animal courroucé oublia les chiens pour se précipiter sur ce nouvel ennemi, tandis que le roi, s'arrêtant de pied ferme, dirigea son fer de manière à l'enfoncer dans la gorge du sanglier, ou plutôt dans la poitrine, sous l'omoplate, auquel cas le poids et l'impétuosité de la bête féroce n'auraient servi qu'à accélérer sa destruction. Malheureusement l'humidité du sol fit que le pied du roi glissa à l'instant même où il allait accomplir cette manœuvre délicate et dangereuse; la pointe de son épée rencontrant la cuirasse de soies hérissées qui garnissait l'épaule de l'animal, la dépassa sans lui faire de blessure, et Louis tomba étendu par terre. Cette chute fut pourtant assez heureuse pour le monarque; car elle fit que le sanglier, qui avait dirigé un coup de boutoir contre sa cuisse, manqua son but à son tour et ne fit que déchirer le pan de son habit de chasse. L'impétuosité de sa course l'emporta d'abord, mais il ne tarda point à revenir sur ses pas pour attaquer de nouveau le roi à l'instant où il se relevait; et la vie de Louis se trouvait dans le plus grand danger, lorsque Quentin Durward, que la lenteur de son cheval avait retenu en arrière, mais qui avait reconnu et suivi le son du cor du roi, arriva dans ce moment critique, et perça l'animal d'un coup d'épieu.

Le roi, qui s'était relevé pendant ce temps, vint à son tour au secours de Durward, et acheva le sanglier en lui enfonçant son épée dans la gorge. Avant de dire un seul mot à Quentin, il mesura la longueur de l'animal abattu, non-seulement par le nombre des pas, mais en calculant les pieds et les pouces; il essuya la sueur qui coulait de son front et le sang qui souillait ses mains, ôta son chapeau de chasse, le plaça sur un buisson, et adressa dévotement une prière aux petits saints de plomb qui le couvraient. Regardant ensuite Durward:—Est-ce toi, mon jeune Écossais? lui dit-il: tu as bien commencé ton cours de chasse; et maître Pierre te doit un aussi bon déjeuner que celui qu'il t'a donné là-bas aux Fleurs-de-lis. Eh bien! pourquoi ne parles-tu pas! As-tu perdu toute ta fougue et ton feu, à la cour, qui en donne aux autres?

Le jeune Quentin, Écossais fin et adroit si jamais il en fut, avait trop de prudence pour profiter de la dangereuse familiarité qui semblait lui être accordé. Il répondit brièvement, mais en termes choisis, que, s'il pouvait se permettre d'adresser la parole à Sa Majesté, ce ne serait que pour la supplier de lui pardonner la hardiesse rustique avec laquelle il s'était conduit lorsqu'il ne connaissait pas son rang élevé.

—Bon, bon! dit le roi, je te pardonne ta hardiesse en faveur de ton audace et ta malice. J'ai admiré comme tu as deviné à peu près juste quelle était la profession de mon compère Tristan. Depuis ce temps, il t'a presque servi un plat de son métier, à ce que j'ai appris. Je te conseille de prendre garde à lui: c'est un homme méchant qui trafique en bracelets un peu durs et en colliers bien serrés. Aide-moi à monter à cheval. Tu me plais, et je veux te faire du bien. Ne compte sur personne que sur moi, pas même sur ton oncle, ni sur lord Crawford; et ne parle à qui que ce soit du secours que tu m'as apporté si à propos dans ma rencontre avec ce sanglier; car celui qui se vante d'avoir secouru un roi dans un cas si urgent, doit compter que le plaisir de se vanter sera toute sa récompense.

Alors le roi sonna du cor, et ce son amena bientôt près de lui Dunois et plusieurs autres chasseurs dont il reçut les complimens sur la mort de ce noble animal, sans se faire scrupule de s'approprier une plus grande part de cette gloire qu'il ne lui en appartenait véritablement: car il parla de l'assistance du jeune Durward aussi légèrement qu'un chasseur qui se vante du nombre de pièces de gibier qu'il rapporte dans sa gibecière, parle de celle du garde qui l'a aidé à les abattre. Il ordonna ensuite à Dunois de faire porter le sanglier aux moines de Saint-Martin de Tours, pour qu'ils s'en régalassent les jours de fête, et qu'ils se souvinssent du roi dans leurs prières.