Il n’a nommé personne, mais celui qu’il a désigné aussi clairement se penche davantage sur la carte et serre les poings, atteint comme d’un outrage par les éloges de l’homme qu’il hait, tandis que les camarades du marin tournent vers celui-ci des yeux qu’emplissent l’espérance et l’orgueil.
Le cavalier poursuivit:
—Mais à Mas-a-Tierra même, il faut compter avec l’ennemi. Cependant, de grandes chances nous sont ouvertes de réaliser nos vœux et d’amener le kaiser à notre bord.
«Il reste à savoir ce que l’on fera de lui; l’Amérique en a décidé ainsi.
—Oh! oh! gronde Rittersdorf, qu’est-ce que cela signifie?
—Je vous prie de ne pas interrompre ainsi, Rittersdorf, objurgue Kammitz.
L’interpellé se tait, mais il ronge son frein et ses traits s’altèrent, se couvrant davantage de rougeur à chaque nouvelle parole du capitaine de cavalerie.
—Les Yankees exigent que nous transformions le bannissement imposé au kaiser en un exil volontaire. Vous savez tous que l’île de Mas-a-Tierra, qui appartient au groupe des Juan-Fernandez, est à environ 360 milles de la côte du Chili.
«C’est sur un point de cette côte que nous devons atterrir, quitter le bâtiment qui sera remis aux Américains et débarquer le kaiser sur le sol de la république chilienne. La suite de l’aventure est aussi bien réglée que toutes les circonstances antérieures de l’évasion. A partir de Valparaiso, nous empruntons la voie ferrée qui, par delà les Cordillères, nous conduit dans l’Argentine. A la station Mercédès, nous abandonnons le chemin de fer; des chevaux et des guides nous attendent en ce point et, en trois ou quatre jours de chevauchée, nous atteignons une grande ferme que les Américains ont acheté et aménagée pour le kaiser.
«Là, il est en sûreté, car il est entendu que nous restons auprès de lui pour le défendre, et, d’autre part, le gouvernement des Etats-Unis aura pris toutes dispositions pour que l’Argentine n’extrade pas le proscrit et ne l’inquiète en rien, par ailleurs.