—La masse est facile à mener et acclamera le retour du kaiser.

—Toute la masse n’est pas aussi malléable que vous voulez bien le dire. La guerre a éclairé la religion des couches profondes; elle a renseigné les foules sur les avantages et les inconvénients de chaque régime; elle a aboli, chez le plus grand nombre, cette souplesse de reins qui les faisait se prosterner aux pieds d’un trône et beaucoup refuseraient, aujourd’hui, de s’incliner devant une prétendue Majesté... quand bien même il s’agirait de Guillaume de Hohenzollern.

—Prétendue Majesté! bondit Rittersdorf. Je vous invite, monsieur Grotthauser, à laisser de côté tout ce qui peut être outrageant à l’égard du kaiser. Et, au surplus, je ne discute pas les moyens de rendre le peuple allemand plus heureux. Pour moi, le kaiser est toujours notre maître. Le ramener à sa place, tel est mon but.

Les paroles du baron emportent de nouveau une approbation presque unanime. Seul, Kammitz reste, après comme devant, calme et maître de soi, tandis que le regard clair d’Unstett se pose, non sans quelque insolence, sur les dissidents, Grotthauser et Thor de Tornten.

Car, si Grotthauser ne relève pas le dernier argument du lieutenant de vaisseau Rittersdorf, Thor prend sa place et, se levant de son siège, marque par là son intention d’intervenir.

—Le différend qui vous sépare, commence-t-il, dans le silence qui se rétablit, avec le sang-froid dont il est coutumier dans les plus graves circonstances, m’oblige à prendre nettement position dans notre entreprise. Je sais que le commandement du croiseur sous-marin doit m’être dévolu et que je suis appelé à jouer, de la sorte, un rôle de premier plan dans l’évasion du kaiser, un rôle sur lequel les temps futurs auront à prononcer leur verdict. Le comte Kammitz a fait de la question un exposé juridique auquel j’applaudis entièrement.

«Mais, puisque nous nous exposons au jugement de l’Histoire qui peut, nous disparus, jeter la honte et l’opprobre sur nos mémoires, ne perdons pas de vue qu’il serait aussi criminel de précipiter le pays dans de nouveaux embarras, dans de nouvelles luttes, dans la terreur et l’horreur d’une guerre civile, auprès de laquelle toutes les atrocités passées ne seraient rien et qui suivraient infailliblement le rétablissement du kaiser. Par contre, il serait infâme aussi de le laisser au pouvoir de ses ennemis.

«Si nous ramenons l’empereur sur le sol allemand, la désagrégation du Reich est inévitable, si même l’on admet que nos ennemis extérieurs n’interviennent pas immédiatement et énergiquement. Car, en ce cas, les alliés se trouveraient d’accord pour sévir contre nous de toute leur puissance, par la déclaration d’une nouvelle guerre économique, du blocus et de la famine, qui consacreront notre anéantissement politique et notre ruine définitive.

«Il est vraisemblable d’ailleurs qu’ils occuperont militairement certaines provinces, qu’ils en soulèveront d’autres contre le kaiser... l’Allemand combattra l’Allemand! Qui donc ose y penser, qui donc ose songer encore au retour du kaiser en présence de telles conséquences?

La voix de Thor résonne si nette, si vibrante qu’elle coupe court à toute riposte et condamne au silence Rittersdorf et ses partisans et, sans reprendre haleine, le marin continue: