—Patience, Paul, il se peut qu’aujourd’hui notre faction soit plus heureuse. Veillez surtout sur les navires qui croisent autour de nous. La nuit est si claire que s’ils arrivent trop près, nous risquons fort d’être aperçus.

—Ne vous inquiétez pas, commandant, j’ouvre l’œil.

Il fait frais et le vent qui, en ce mois de juin, début de l’hiver austral, souffle le long du littoral chilien,—vent que Tornten a déjà appris à connaître et à redouter, pendant sa croisière sur le navire-école,—transperce les deux hommes jusqu’aux moelles, s’engouffre sous leurs manteaux et rend pénible tout stationnement sur le pont du sous-marin.

Il lance les vagues à l’assaut de la membrure d’acier du navire qui, nonchalant et sans mouvement, comme un grand cadavre, se laisse bercer par les flots, tantôt soulevé, tantôt replongé dans l’élément liquide, avec une plainte qui sonne aux oreilles des deux marins comme une mélodie familière.

Thor de Tornten la connaît, cette vieille chanson des vagues, tant de fois entendue, en tant de nuits semblables, sur d’autres mouillages.

—Tout cela me rappelle mes raids sur les côtes d’Ecosse, fait-il après un moment de silence. L’ensemble du tableau évoque celui des mers où j’épiais les Britanniques dans leurs propres eaux. Comme ici, j’étais appuyé au kiosque de mon navire, comme ce soir, nous chassions doucement sur nos ancres, en vue, dans le lointain, des côtes rocheuses des Highlands; les puissants projecteurs des gardes-côtes balayaient l’horizon de leurs pinceaux et nous cherchions à déchiffrer les signaux d’un appareil optique. Oh! cette tension constante des nerfs, on ne l’oublie jamais.

—Mais qu’était-ce, au prix de notre croisière d’aujourd’hui? répond fièrement l’aspirant. Ici, l’immensité nous sépare de la patrie et nous guettons, sur une île que gardent les Français, les Anglais et les Américains, l’instant de délivrer notre kaiser.

—Oui, c’est une grande chose. Enfin, patience! le résultat est au bout.

—Que Dieu me punisse, commandant, si je ne suis pas capable de veiller ainsi mille nuits pour mon empereur. Pour lui, je donnerais ma vie, sans hésiter.

—L’occasion n’en est peut-être pas si éloignée!