Et, sur la plage, plus rien qu’un silence de mort.

VI

Mais il ne se prolonge que pendant quelques instants, ce silence angoissant qui s’est étendu tout autour de l’île de Robinson, sur la mer comme sur le rivage. Bientôt, de nouveaux bruits s’élèvent, qui plongent dans la terreur les passagers de la petite embarcation.

Des soldats apparaissent sur la plage. Ils ont dû trouver le cadavre du sergent auprès du jeune Allemand agonisant, car ils poussent des clameurs furieuses qui ricochent sur les vagues et viennent retentir de toute leur puissance aux oreilles des fugitifs.

Presque au même instant, un grondement sourd se fait entendre dans le lointain: un coup de canon, et, coup sur coup, deux nouvelles détonations ébranlent l’atmosphère et font connaître que l’alarme a été donnée à la garnison de Mas-a-Tierra.

—Tout est perdu, pense Tornten.

Encore tout secoué par les événements qu’il vient de vivre, il a pris machinalement la barre de l’embarcation, et la dirige, sans trop savoir ce qu’il fait, à travers les brisants, vers la haute mer.

Autour de lui, parmi les souffles cadencés des rameurs, il perçoit des sanglots et s’avise que deux hommes, auprès de lui, trouvent des pleurs pour Paul de Walding. L’un, le frère du jeune marin, a beau serrer les dents: il ne peut retenir les larmes qui coulent le long de ses joues; l’autre est le kaiser, qui sanglote en silence, le visage abîmé derrière l’écran de ses mains.

Peut-être ressent-il plus vivement cet avertissement du sort qui marque, par une mort d’homme, son premier pas vers la liberté. Thor a eu cette même pensée et ce mauvais présage l’a fait frémir.

Mais l’officier ne perd pas son temps en vaines réflexions. Les événements l’entraînent dans leur tourbillon. En ce moment, les Français et d’autres troupes venues à leur renfort ont ouvert le feu sur les fugitifs, mais sans dommage pour les passagers de la baleinière. Ceux-ci ont gagné le large et sont désormais invisibles aux tireurs, qui tiraillent au jugé. De temps à autre, une balle perdue ricoche et siffle près de l’embarcation; mais aucune n’a atteint ni le kaiser, ni ses libérateurs.