Depuis combien de temps Tornten est-il au périscope? Il ne peut s’en rendre compte lui-même. Peut-être s’est-il endormi dans le trop confortable fauteuil que les constructeurs américains du submersible ont placé à côté du tube périscopique. Thor ne le croit pas, et cependant il aurait pour excuse d’avoir assuré pendant de longues heures, et sans relève, un service sévère.
Il lui semble qu’un moulin tourne derrière son front. Les pensées qui tourbillonnent en son cerveau ne parviennent pas à se coordonner et parfois même il lui semble qu’il perde de nouveau entièrement connaissance.
A l’aide du périscope, il scrute la surface de l’océan qu’inondent à présent les rayons du soleil levant. Aussi loin que sa vue s’étende, rien ne se montre qui puisse lui causer une inquiétude.
Par intervalles, une voile paraît à l’horizon, pour disparaître presque aussitôt.
—Tous ces caboteurs se dirigent vers Valparaiso, pense Tornten, tandis que lui-même fait route droit à l’est afin de trouver, à la faveur de la nuit, un mouillage dans n’importe quelle crique du littoral.
De la sorte, il n’est pas sûr d’atteindre le point indiqué par les Américains; mais il a été convenu avec ces derniers qu’en pareil cas on laisserait le navire sous la garde de deux des domestiques et qu’on irait ensuite à Valparaiso renseigner le consul des Etats-Unis sur la position exacte du croiseur. L’objectif du voyage présente en effet un tout autre intérêt que ces détails d’exécution.
Mais que sont devenus les poursuivants? Cette question ne cesse de tourmenter l’officier, qui s’ingénie en vain à y trouver une solution satisfaisante. Aucune donnée sur la flottille de surveillance, qui a dû cependant faire tous ses efforts pour s’assurer du kaiser et de ses fidèles.
Peut-être les habiles associés des libérateurs ont-ils réussi à dérouter les alliés en les trompant sur la direction de la fuite. Il n’est pas d’autre explication plausible à ce miracle apparent. L’œil des Etats-Unis veille encore aujourd’hui sur Guillaume de Hohenzollern et ses officiers.
Tornten n’en sait pas plus long sur ce qui se passe au-dessous de lui, dans les flancs du navire. Il sent seulement que tous sont à leurs postes, car chacun de ses ordres est exécuté sans délai comme sans erreur. Tout marche à souhait et chaque brasse que la fine coque du sous-marin gagne vers la côte confirme le capitaine dans l’espoir d’atteindre sans encombres l’objectif visé.
Cependant l’officier a l’impression de n’avoir, depuis de longues heures, aperçu aucun de ses compagnons. Ils semblent disparus, abolis, et il peut se croire seul parmi l’immensité infinie dos flots.