—Nous l’avons mis au courant, comme nous le faisons pour toi, en l’invitant à se joindre à nous. Il n’a pas cédé.

—Cela ne pouvait être autrement. Un homme d’honneur ne cède pas aux erreurs d’autrui!

—Diable! Je n’accepterai pas plus longtemps ces façons de parler, laisse échapper Rittersdorf, qui a écouté en blêmissant la conversation des deux amis. Nous ne sommes ni des traîtres, ni des hommes de mauvaise foi. C’est nous qui sommes restés dans le droit chemin au lieu de nous laisser endoctriner par un ennemi politique de notre kaiser. Pensez-vous vraiment, Tornten, que nous avons tiré l’empereur de Juan-Fernandez, que nous avons donné la vie précieuse de l’un de nous et risqué les nôtres pour le jeter ensuite aux mains des Américains?

—Mais c’est une folie que vous imaginez-là, balbutie Tornten, ému de la violence du baron. Songez aux conséquences...

—Pas un mot de plus! gronde Rittersdorf.

—Pourtant... pourtant... fait Kammitz. J’ai le désir de gagner à notre cause le camarade Tornten. Il faut à tout prix qu’il soit avec nous.

—Qui n’est pas avec nous est contre nous! tranche Rittersdorf.

Kammitz lui fait signe de se taire. Il obéit, mais à regret, et il n’échappe pas à Tornten que son camarade a des mouvements de colère et d’impatience qu’il peut à peine réprimer. Le colosse blond, toujours à son périscope, ignore la crainte; il en éprouve d’autant moins à ce moment qu’il ressent à l’égard de ses camarades quelque chose qui est peut-être du mépris, à coup sûr de la pitié. Car Rittersdorf et les autres officiers obéissent certainement à une direction qui s’est insinuée à bord, parmi ces prétoriens de l’ancien régime, à dater du moment où, le kaiser étant parmi eux, ils se sont vus libres sur l’océan libre et qui offre toutes les possibilités.

—Il faut nous comprendre, Tornten, reprend Kammitz persuasif. Nous ne voulons pas te forcer la main, pas plus qu’à Grotthauser. Vous avez contribué, avec nous, à faire évader le kaiser de Juan-Fernandez; vous pensez votre devoir envers lui rempli. Mais, nous autres, à ce bord, nous sommes d’avis de le libérer aussi de la tutelle des Américains et considérons que notre devoir le plus sacré est de le ramener sur le sol prussien. Au moins, devons-nous tenter l’expérience de rendre à la patrie, par cette restauration, le vieux bonheur qui s’est toujours attaché à la maison des Hohenzollern et que, seule, la guerre mondiale a pu ébranler.

—L’ancien bonheur! murmure Tornten avec....