Thor s’incline et cède sa place au périscope pour descendre avec Kammitz. Lorsqu’ils ont atteint l’étroite cursive à laquelle aboutit l’échelle, le comte met sa main, d’un geste d’apaisement, sur l’épaule de son camarade, qui le domine de la tête et ne peut marcher que courbé dans l’entrepont:

—Tornten, dit-il avec douceur, contiens-toi et pense que tu vas parler à celui qui, pendant des années, fut ton chef suprême de guerre. Il ne faut pas oublier trop vite, car l’oubli aussi est une faiblesse.

—Je connais mon devoir, répond Tornten d’une voix ferme.

Ils font jouer la porte derrière laquelle s’ouvre l’étroite cabine garnie de hamacs. Elle semble à Tornten beaucoup plus spacieuse que les aménagements analogues sur les navires allemands qu’il a commandés.

Entre les couchettes, tendues d’une cloison à l’autre, se dresse une petite table près de laquelle deux banquettes offrent des sièges plus commodes qu’il n’est d’usage entre les murs d’un submersible, où chaque centimètre est ménagé avec la plus sévère parcimonie. Cependant, aux parois, il y a encore toute la série des appareils qu’on doit avoir sous la main pour n’importe quel manœuvre du navire.

Sous l’éclat d’une ampoule électrique qui pend à l’extrémité d’un simple fil, le kaiser est assis à la table. Il écrit.

Il semble absorbé par son travail au point qu’il ne remarque la présence des deux officiers que lorsqu’ils sont tout contre lui.

Il les regarde, et Tornten voit bien qu’une contrariété se marque sur les traits de l’empereur en l’apercevant. Mais cette impression est fugitive et fait place aussitôt à ce calme serein, presque joyeux, qu’on a si souvent admiré chez Guillaume de Hohenzollern aux jours de sa grandeur.

—Enfin, je puis vous remercier aussi, Tornten, de ce que vous avez accompli pendant ces dernières heures, s’écrie le kaiser qui se lève et saisit les mains de l’officier de marine. Et cependant, lors même qu’un jour d’autres et peut-être des millions d’Allemands devraient vous en récompenser avec beaucoup plus d’éclat, moi, je n’ai rien d’autre en ce moment à vous donner que ma poignée de main.

—Majesté, ce m’est la plus précieuse des récompenses, répond Thor sans mentir en cela, car il se sent ressaisi par tout l’amour que lui inspire l’homme en face duquel il se trouve.