—Toi, un industriel?

—Et, qu’est-ce que ceci peut bien faire à cela? Dès que les circonstances le permettront ou que l’accomplissement des événements semblera favorable, mes exploitations seront socialisées aussi bien que les autres entreprises.

«Cela ne m’empêchera pas de vivre.

«Mais ce ne sera pas une catastrophe financière qui m’arrachera mes convictions. Les travailleurs possèdent un droit primordial sur le produit de leur travail.»

Il y avait déjà un moment que le rapide avait quitté Hanovre, poursuivant sa route vers l’est.

Thor de Tornten ne pensait plus maintenant à laisser ses regards errer le long de la campagne prussienne.

Son entretien avec son ami d’enfance l’empoignait à présent. Pendant des heures, les deux hommes auraient échangé leurs vues sur les destinées présentes ou futures de leur nation.

Ils représentaient deux conceptions de l’univers tout à fait divergentes, rarement appelées à se rencontrer en un semblable tournoi. D’un côté, l’aîné, élevé dans l’Empire, mais possédant la supériorité d’un coup d’œil éclairé de philanthrope, assez dégagé des mesquineries de son éducation pour ne pas borner son ambition à la poursuite de ses avantages personnels et sachant concevoir au delà quelque chose de plus grand, le salut de l’humanité, Johann Grotthauser, fils de l’industriel, qui s’attache plus encore au bien-être des masses agissantes qu’à son propre intérêt.

De l’autre côté, en contradiction avec ces vues désintéressées, une volonté plus noble encore, à laquelle cependant il manque ce qui fait la force de l’usinier, la liberté de voir et de juger. Grandi dans la croyance à l’inaccessible pouvoir divin d’une Majesté qu’il reconnaît encore maintenant bien qu’elle ait perdu son éclat et son élévation, Thor sait, à chaque accusation de son ami, visant le solitaire d’Amerongen, opposer une réplique, un argument, une justification.

Et, quand il ne trouve pas d’autre excuse, sa contentant de dire: «C’est un homme», il est conscient de ce que, devant cette objection, son amical contradicteur faiblit et, parfois, doit céder.