Lorsque l’homme du volant entend les arrivants, il leur crie en toute hâte:

—Il faut nous presser, si nous voulons rentrer sans être inquiétés, messieurs. Je viens d’apprendre que la bataille est déchaînée dans les rues, avec la plus grande furie, depuis la place Alexandre jusqu’à la porte d’Oranienbourg et même au delà. Mais on tire également sur d’autres points, notamment le palais royal, dans Sous-les-Tilleuls et aux abords des gares et des établissements publics.

«Ailleurs, la populace met à profit les circonstances et pille les quartiers de la ville non atteints par la bataille et totalement dépourvus de garde. On arrête les voitures, on rançonne les voyageurs. De police, il n’en est plus question et chacun se défend comme il peut.

Thor de Tornten est devant l’homme qui a donné ces renseignements au chauffeur. Une curiosité le prend d’en entendre davantage.

—Est-ce que vos nouvelles sont bien fondées? La situation est-elle vraiment si terrible?

—C’est plus horrible qu’on ne saurait le décrire, affirme l’inconnu. Restez plutôt ici, je vous assure, et couchez n’importe où, dans le voisinage. En ce qui me concerne, je ne voudrais pour rien au monde me risquer à traverser Berlin en voiture par le temps qui court.

—Il y a le feu, au Nord?

—Tout le quartier paraît en flammes. J’ai eu l’occasion de parler à deux gardes rouges blessés, qui me l’ont confirmé. Les impériaux furieux déploient leur attaque et, des deux côtés, l’artillerie est entrée en action.

—Qui a le dessus?

—Jusqu’à présent, les ouvriers; ils ont réussi, au prix de pertes sanglantes, à repousser leurs adversaires. Devant la porte d’Oranienbourg, ils ont passé par les armes, sans autre forme de procès, une centaine de soldats réguliers prisonniers; on assure, en effet, que les impériaux eux aussi fusillent impitoyablement tout individu pris les armes à la main.