Grotthauser s’effare.

—Place Alexandre? Mais nous n’avons rien à faire de ce côté! C’est là que la lutte est le plus ardente et, ici, nous sommes presque rendus...

—Peut-être monsieur ne supporte-t-il pas le bruit de la fusillade?... ironise le rougeaud. On pourra lui procurer un peu de coton pour se boucher les oreilles... Mais, pour l’instant, continue-t-il en reprenant son sérieux, avec une affectation de politesse, vous voudrez bien me faire le plaisir personnel de remonter en voiture et de faire vite, car je vous accompagne et je n’ai pas de temps à perdre.

Grotthauser veut encore soulever des objections, mais déjà l’un des individus l’empoigne et le rencoigne dans la voiture. Tornten, qui a d’abord aussi pensé à résister, y renonce pour l’amour de Carry et reprend, sans y avoir été contraint, la place qu’il occupait précédemment.

Derrière lui, le chef de la bande grimpe et s’installe à côté de Grotthauser, qui fait lui-même face à Tornten et la jeune fille. Mais ce n’est pas tout: à droite et à gauche, deux gaillards déterminés viennent s’asseoir, jambes de-ci, jambes de-là, sur le plancher de la voiture, en laissant naturellement battre les portières; près du chauffeur, sur les marchepieds et même à l’arrière, sur le réservoir à essence, apparaissent également de farouches silhouettes.

Les ressorts plient sous ce poids inaccoutumé et le chauffeur, furieux, se rebiffe:

—Comme cela, je ne peux pas marcher!

—En avant, jeune homme, à moins que tu n’aies un goût prononcé pour les pruneaux, intime l’un de ses voisins.

Et déjà le lieutenant de vaisseau a cru entendre le crissement d’un revolver qu’on arme.

L’homme se décide à partir; la voiture démarre, lentement d’abord, puis plus vite, et glisse le long des rues toujours obscures. Elle court droit à travers les quartiers du sud, vers la place Alexandre, foyer de la lutte.