—Je te conduirai là où tu pourras assouvir ta vengeance.
—Tu es mort! s’écrie Thor horrifié, mais, quand il veut se relever, la main du mort qui l’a saisi au poignet l’immobilise.
—Reste, ne te sauve pas, murmure la voix de Grotthauser, et suis-moi, car le même esprit nous guide et tous deux nous sommes également morts.
«Viens, la route est longue que nous avons à parcourir avant que le soleil ait atteint la moitié de sa course.
La résistance de Thor cesse; il se relève, en même temps que le mort et laisse Grotthauser, qui continue à tenir sa main, le diriger comme il ferait d’un aveugle.
Ils traversent ainsi la cour pavée, parviennent au porche fermé qui s’ouvre devant eux, et sortent dans la campagne. Sous leurs yeux, une route s’allonge à l’infini, si loin, si loin, qu’à l’autre bout ce n’est plus qu’un point à peine perceptible. A droite et à gauche s’alignent des rangées d’arbres entre lesquelles la chaussée s’étend, nue et déserte.
Et ils cheminent, ils cheminent interminablement et sans répit. Le compagnon de Thor ne lâche pas sa main hésitante. Chaque fois que l’ex-officier veut s’arrêter, et il lui semble, à chaque instant, qu’il lui faille interrompre sa marche, l’autre resserre son étreinte et l’entraîne. Parfois, aussi, il dit d’une voix sourde:
—Viens, la vengeance t’attend!
Combien de temps ont-ils marché? Un temps prodigieux, à coup sûr, mais Thor ne peut l’apprécier. Il se sent las, endolori, lorsqu’il voit enfin la longue route aboutir à un but. Elle pénètre dans une ville. Des alignements de maisons remplacent, de part et d’autre, les longues files d’arbres. Mais elles sont vieilles, tortues, bancales et branlantes. Les fenêtres semblent des yeux d’aveugles; derrière leurs persiennes closes, nul visage humain ne paraît.
Mais cette vision ne dure pas longtemps. Maintenant ce sont, parmi des jardins riants, des palais somptueux et toute la féerie de la richesse accompagne les pas des deux voyageurs. Derrière les grilles, Thor voit des pelouses bien tenues, d’un gazon vert et dru, au milieu desquelles scintille l’eau des étangs peuplés de cygnes, enjambés par de légers ponceaux.