—Le vois-tu, Tornten?

—Oui, c’est lui!

Thor pense à Carry; il revoit, dans les rues sombres de Berlin, les hommes jetés bas par la fusillade. La colère s’empare de lui.

Il pousse un cri et s’élance, mais son cri n’a pas de répercussion et son mouvement passe inaperçu. Il n’en bondit pas moins vers l’apparition; ses mains s’accrochent au col du proscrit. Elles n’ont saisi que le vide; ce sont bien les traits, la stature du souverain déchu,—il les connaît trop pour s’y tromper—mais il semble à Tornten que le banni, inconscient de sa présence, passe au travers de lui.

Et, par là, Thor reconnaît que pour celui-là aussi il n’est qu’une Idée; il comprend qu’il n’est qu’une Idée pour des centaines, des milliers d’êtres et qu’il n’a pas plus le pouvoir d’émouvoir celui-là que tous les autres.

Car le kaiser poursuit sa route, insoucieux; un sourire erre sur son visage, à l’ordinaire si grave et rien ne montre qu’il ait senti passer le souffle de haine qui s’est abattu sur lui, sans défense, pour s’évanouir aussitôt ensuite.

Derrière lui, Thor s’est écroulé; il sent, maintenant, l’étreinte du Néant qui, soudain, dépeuplé de songes, mais d’autant plus effroyable et irrésistible, s’abat sur lui. Il se débat en une résistance désespérée, mais la mort le tient de toute sa puissance.

Une fois encore, il croit voir le visage de Jacob Grotthauser, marqué des stigmates de la mort, se pencher sur lui; il sent l’ami qui l’a précédé dans la tombe, caresser doucement encore son front douloureux; puis, tout de suite, c’est Carry qui survient, qu’il appelle dans un désir passionné.

Puis, enfin, il sombre dans l’abîme d’où il n’est pas de retour et s’enfonce toujours plus loin... plus loin...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .