—Il est mort! s’écria le professeur qui, en se redressant, venait de laisser retomber le bras inerte de Tornten, dont il avait, tout à l’heure, tâté le pouls.

Et, comme Carry Bolton sanglotait et donnait libre cours à ses larmes réprimées à grand peine pendant la douloureuse agonie du blessé, le vieux médecin, plein de cordialité, continua:

—Vous pleurez, miss Bolton, comme si quelqu’un de très cher vous était enlevé.

—Je suis vivement affectée par cette mort, en effet, à cause de l’enfant qui tenait tant à son père, murmura-t-elle en rougissant beaucoup.

—Croiriez-vous, par hasard, miss Bolton, qu’il soit mauvais ou honteux d’aimer? Non, mon enfant, les belles natures seules éprouvent cet admirable sentiment dans toute sa sincérité. Et je puis en témoigner, moi qui vous ai observée durant ces cinq jours et ces cinq nuits, vous, vous n’êtes pas de celles qui ne voient dans l’amour que des droits, vous en préférez les devoirs.

«Il faut que je vous laisse, fit encore le docteur en jetant un dernier regard sur le lit où le mort reposait de son dernier sommeil, car j’ai à faire part du décès de leur ami à ces deux messieurs qui attendent des nouvelles, dans la pièce voisine.»

Il quitta la chambre spacieuse et riante où, à l’hôpital, Thor de Tornten avait passé les dernières heures de sa jeune existence. Et, si la curiosité n’avait pas été un sentiment inconnu pour lui, il aurait pu voir en se retournant, auprès du lit du trépassé, Carry Bolton à genoux, enfouir en ses mains son frais visage et continuer de pleurer celui qui n’était plus.

Le vieux médecin passa dans le salon d’attente où Jacob Grotthauser et le comte Kammitz s’entretenaient à voix basse, près d’une fenêtre. Ces deux hommes avaient appris à se connaître ici même, depuis peu de jours, au chevet de leur ami et s’étaient sentis unis dans leur commune sollicitude pour sa souffrance.

Ils observaient anxieusement le visage grave du professeur, et, avant même qu’il eût parlé, ils avaient compris.

—Messieurs, déclara le praticien avec émotion, le lieutenant de vaisseau Thor de Tornten a subi le sort dont aucune main humaine ne pouvait le préserver. Il vient de franchir, il y a quelques instant à peine, le seuil de l’éternité.