—Ah! Kammitz, ce fut atroce. La première fois que j’ai été le voir, il se débattait dans le délire de la fièvre.
—Que n’a-t-il raconté à tort et à travers! rappela Sellenkamp. Il devait avoir sous les yeux d’effroyables hallucinations, car il poussait des cris atroces et c’est à peine si l’on parvenait à le maintenir sur son lit.
—Une fois que je me trouvais auprès de lui, raconta Kammitz, il nous a tous appelés par nos noms et il ne semble pas, dans son délire avoir eu pour nous des sentiments bien tendres! Une chose aussi que je ne m’explique pas, c’est de l’avoir entendu prononcer, à diverses reprises, le nom de Juan-Fernandez.
—Mon Dieu, le délire dénature tout, expliqua l’aîné des Walding. Il a bien parlé du kaiser, sans cacher des sentiments de haine pour lui!
—Je crois que dans la fièvre on peut rêver assez fortement pour avoir la sensation de se trouver au milieu des événements, fit entendre Sellenkamp après un moment de réflexion; c’est du moins ce qui m’est arrivé quand j’ai eu ma pneumonie. Des visions se suivaient l’une, l’autre, et, plus tard, je me suis rappelé certaines scènes avec une effrayante précision.
—Possible! approuva le comte Kammitz, et il n’est pas douteux que le délire de Tornten ait été inspiré par les derniers événements, si puissamment marqués, qui ont précédé sa blessure. Ses conversations avec ce M. Grotthauser—qui, à ses idées politiques près est un fort galant homme—ont pu déterminer, à l’égard du proscrit d’Amerongen, des sentiments dénués d’aménité.
—Grotthauser? C’est bien ce petit monsieur avec toute sa barbe que j’ai vu une fois dans la salle d’attente de l’hôpital? s’informa Rittersdorf.
—Lui-même.
—En voilà un auquel j’aurais aimé à dire ma façon de penser. Il est d’ailleurs, si je ne me trompe, membre du Conseil national?
—En effet, il y siège au centre gauche. Mais c’est, comme je vous l’ai dit, un homme aimable, cultivé, qui était intimement lié avec Tornten. Il s’est beaucoup préoccupé du blessé; tous les jours il est venu le voir.