—Qui cela peut-il bien être? s’informa Kammitz, dont le fin visage d’intellectuel commençait à s’enflammer quelque peu des vapeurs d’un Moselle capiteux.
—C’est Tornten qui vient se joindre à nous, exulta Rittersdorf, en écartant de la table un siège à haut dossier gothique pour reprendre sa place parmi les convives. Je viens vous apporter la surprise de son arrivée à Berlin aujourd’hui même.
—Tornten! d’Amerongen? s’écrièrent quelques voix.
Pour tous ces commandants de sous-marins, c’était comme si on leur eût donné la nouvelle d’une ambassade d’un autre monde. Un silence de mort se fit autour de la table et les esprits, comme les regards, se tendirent vers le svelte baron de Rittersdorf, qui possédait des précisions.
Celui-ci commença par vider sa coupe, puis il expliqua comment il avait reçu le matin même une dépêche de Tornten et comment il avait réussi, après plusieurs tentatives, à obtenir la communication téléphonique avec leur camarade:
—Il sera ici dans quelques instants, ajouta-t-il en guise de péroraison.
Ce fut alors, autour de la table, un hourvari de questions, de réponses, d’hypothèses.
Tornten passait, auprès de ses camarades, pour un être d’exception et jouissait à la fois de leur estime et de leur affection à tous. En outre, à l’heure présente, son rappel auprès du kaiser, son départ en compagnie du fugitif pour la terre d’exil, son séjour auprès de celui pour lequel chacun des hommes réunis dans le petit salon du cabaret aurait donné sa vie sans compter, tout cela l’auréolait, à leurs yeux, d’un prestige renouvelé, encore accru par le désir d’apprendre de sa bouche ce qui se passait à Amerongen.
C’était, de tous, le comte Kammitz qui devait éprouver, à l’idée de le revoir, la joie la plus pure. Il était lié à l’arrivant d’une amitié ancienne et intime qu’avaient contribué à renforcer les souvenirs des années de service accomplies côte à côte dans l’arme sous-marine. Et le philosophe qui sommeillait en l’officier de torpilleur, dans son affection et son admiration pour le camarade à haute stature, le plaçait au rang d’un surhomme.
Il en était presque de même pour de la Rieth, qui se montrait tout particulièrement attaché à Tornten parce que nul n’avait, au même degré que ce dernier, la patience d’écouter ses interminables histoires d’amour finissant toujours à sa confusion et l’art d’y paraître attacher de l’intérêt ou de la compassion. Nul ne savait dispenser d’aussi bonne grâce ni avec autant d’opportune sincérité ses consolations ou ses condoléances au trop amoureux capitaine.